Dossiê Temático Especial

Diversité, interculturel, relations et liens: un passage par l’art et par la vidéo

DIVERSIDADE, INTERCULTURALIDADE, RELAÇÕES E LIGAÇÕES: uma passagem pela arte e pelo vídeo

DIVERSITY, INTERCULTURALITY, RELATIONSHIPS AND CONNECTIONS: a journey through art and video

Francine Saillant[1] Université Laval Fanny Hénon-Levy[2] Université Laval
Francine Saillant[1] Université Laval Fanny Hénon-Levy[2] Université Laval, Canadá

Diversité, interculturel, relations et liens: un passage par l’art et par la vidéo

Periferia, vol. 11, n° 3, pp. 83-107, 2019

Universidade do Estado do Rio de Janeiro

Résumé: Ce texte présente le projet Clic Québec pluriel et la série vidéo Créateurs de liens développés par les auteures dans le contexte d’actions de promotion de la diversité dans la Capitale Nationale du Québec. Ce texte discute du cas des villes de taille moyenne qui sont autres que les grandes villes multiculturelles canadiennes en tant que lieu d’exploration et d’observation des relations interculturelles. La ville de Québec qui fut le théâtre d’évènements islamophobes fut retenue pour la création de ces vidéos qui mettent en valeur des artistes immigrants de la ville entrant en contact, via des projets artistiques participatifs, avec des groupes sociaux et ethnoculturels. Les vidéos montrent des interactions positives et créatives entre ces artistes et ces participants et appellent à une réflexion sur la notion même d’interculturel, trop souvent limitée à la notion d’ethnoculturel. La conclusion inclut une série de remarques plus larges sur les relations entre les concepts d’interculturel et de culture.

Mots clés: diversité, Québec, immigrant, interculturel, interactions.

Resumo: Este texto apresenta o projeto pluriel Clic Québec e a série de vídeos Créateurs de liens desenvolvidos pelos autores no contexto das ações de promoção da diversidade na Capital Nacional do Quebec. Este documento discute o caso de cidades de tamanho médio, além das grandes cidades multiculturais do Canadá, como um lugar para explorar e observar as relações interculturais. A cidade de Quebec, que foi palco de eventos islamofóbicos, foi escolhida para a criação destes vídeos, que destacam artistas imigrantes da cidade que entram em contato, através de projetos artísticos participativos, com grupos sociais e etnoculturais. Os vídeos mostram interacções positivas e criativas entre estes artistas e participantes e apelam à reflexão sobre a própria noção de intercultural, muitas vezes limitada à noção de etnocultural. A conclusão inclui uma série de observações mais amplas sobre a relação entre os conceitos de interculturalidade e cultura.

Palavras-chave: diversidade, Quebec, imigrante, intercultural, interações.

Abstract: This text presents the Clic Québec pluriel project and the video series Créateurs de liens developed by the authors in the context of actions to promote diversity in the National Capital of Quebec. This paper discusses the case of medium-sized cities other than Canada's large multicultural cities as a place to explore and observe intercultural relations. Quebec City, which was the scene of Islamophobic events, was chosen for the creation of these videos, which highlight immigrant artists from the city who come into contact, through participatory artistic projects, with social and ethnocultural groups. The videos show positive and creative interactions between these artists and participants and call for reflection on the very concept of the intercultural, too often limited to the concept of the ethnocultural. The conclusion includes a series of broader remarks on the relationship between the concepts of the intercultural and culture.

Keywords: diversity, Quebec, immigrant, intercultural, interactions.

Diversité, interculturel, relations et liens: un passage par l’art et par la vidéo

Selon les contextes nationaux, les politiques associées à la gestion de la diversité culturelle varient en fonction de multiples facteurs tels que les mythes de fondation de la nation, l’identité culturelle du groupe majoritaire, les formes ou les effets de la colonisation et du peuplement, le statut de la démocratie et du droit, la valeur donnée aux personnes immigrantes en tant qu’’étrangères’ de la communauté nationale de la majorité et enfin, l’importance relative donnée à l’accueil ou non d’immigrants dans un pays spécifique (BOUCHARD, 2012; SAILLANT, 2015, 2017). Seulement dans les Amériques, on sait depuis longtemps que la démocratie raciale brésilienne, le melting pot américain, le métissage caribéen ou le multiculturalisme canadien supposent chacun des conceptions des identités et des altérités variables, des politiques sociales migratoires distinctes et un sort particulier donné aux personnes immigrantes ainsi que des modèles distincts de gestion de la diversité. La seule inscription de l’acceptation du principe de diversité dans la constitution nationale -et plus globalement du pluralisme- ne signifie pas une application ou une compréhension identique d’un pays à l’autre de ce que serait la diversité culturelle, de quoi elle serait faite et qui elle incluerait et enfin, de ce qu’il faudrait en faire. Depuis des décennies, l’interculturel québécois est considéré comme représentatif d’une conception singulière à cette province canadienne de la diversité culturelle (EMONGO ; WHITE, 2014; WHITE, 2018). Il y a bien entendu de multiples façons d’aborder conceptuellement l’interculturel, et des débats existent au Québec sur les meilleures manières de le nommer et de l’actualiser (WHITE, 2014), en particulier quand il s’agit de distinguer le cadre politique (interculturalisme), le cadre relationnel de mixité (interculturalité) et les processus de mixité (interculturel). Ces débats sont loin d’être clos. Il est aussi important de rappeler les distinctions existantes qui peuvent être faites de l’interculturel (et de ses déclinaisons sémantiques), selon les lieux où il s’applique. L’interprétation qui en est donnée au Québec et au Mexique diffère largement, le Québec le réfléchissant depuis ses réalités migratoires et son processus de peuplement jusqu’à aujourd’hui (BOUCHARD, 2012), alors que le Mexique conserve de cette conceptualisation un point de vue que l’on pourrait qualifier d’indigéniste, davantage préoccupé de ‘l’inclusion’ des peuples autochtones (SAILLANT, 2017) que de ses réalités migratoires, soit celles de l’immigration et non de l’émigration. Selon ‘l’interculturel national’, le statut ‘d’autre culturel’ peut, ainsi vu, différer. Pour notre part, nous considérerons, dans le présent contexte, l’interculturel comme un concept non stabilisé, pouvant prêter à de nombreuses interprétations et perfectionnements. Ces distinctions peuvent aussi s’appliquer à l’échelle nationale, par exemple les variations et les significations diverses que peuvent prendre cette notion d’interculturel si l’on compare entre elles des métropoles et des villes de taille moyenne ou plus petite.

Ajoutons à ces considérations le fait que l’interculturel suggéré largement dans les travaux de l’UNESCO (via le concept de dialogue interculturel) (2009) est normalement décliné sous l’angle des relations ethnoculturelles, colorant du coup la notion de culture de sa composante ethnique. Cela est aussi vrai de l’écrasante majorité des écrits qui ressortent de la littérature internationale sur le sujet. Ce concept d’interculturel pourrait-il s’ouvrir aux dimensions sociales et esthétiques et se décliner autrement? Nous proposons que oui et c’est cette ouverture que nous abordons dans cette courte contribution. Il sera question d’explorer le contenu de quatre vidéos réalisées récemment par les auteures de cet article (SAILLANT ; HÉNON-LEVY, 2019) lesquels mettent en valeur les projets participatifs d’artistes liés à l’immigration dans la ville de Québec. Le travail autour de ces quatre vidéos mais aussi la réflexion portée sur la notion de culture amènent leurs auteures à poser un certain nombre d’observations suggérant justement l’élargissement de la notion d’interculturel et sa non-réduction à sa composante ethnique.

La ville de Québec

Le contenu des vidéos que nous souhaitons présenter exige quelques éléments de précision quant au contexte sociopolitique et socioculturel qui permet d’en comprendre la portée. Le Québec est composé de diverses villes et communautés extrêmement variées dont la répartition peut donner au premier coup d’œil l’impression d’une sorte de clivage ethno-linguistique et géo-culturel. Montréal, métropole canadienne, est parmi les trois villes multiculturelles canadiennes les plus importantes du pays (on y trouve près de 75% de la population immigrante du Québec suivie de très loin de la ville de Québec (5%), largement francophone (MIDIQ 2017). Toutes les autres villes du Québec, plus petites, à l’exception de villes proches de la métropole québécoise (ex: Laval, Brossard) ne peuvent égaler leur composition migratoire et multiculturelle à celle de Montréal. Ce qui fait que le Québec présente deux visages, l’un multi-inter et l’autre, nettement plus homogène, ce qui rend les débats souvent douloureux quand l’affirmation de la diversité se fait sur une base ethno-linguistique et géo-culturelle, laquelle semble, en théorie du moins, exclure la moitié d’un territoire composé majoritairement de francophones.

La ville de Québec est un cas intéressant et c’est celui dont nous observerons certaines des réalités. Il semble judicieux de se rappeler que les grandes villes multiculturelles du Canada ont fait l’objet d’une attention majeure de la part des chercheurs[3] en ce qui a trait justement à leurs réalités multiculturelles, ce qui fut beaucoup moins le cas des villes de taille moyenne dont la diversité (ethnoculturelle), quoique présente, pourrait paraître moins évidente[4] ou moins pertinente. Pourtant, il semble important de tenter mieux connaître de telles villes et de suivre avec attention leur dynamique, d’autant plus que l’hostilité anti-immigration a tendance à s’y installer[5].

À la base des intentions des auteures des vidéos dont nous traitons dans ces articles, était entre autres un questionnement : Comment en effet la diversité pourrait-elle devenir plus acceptable dans des milieux qui ne baignent pas obligatoirement dans une multiculturalité tous azimuts, et dans un milieu comme la ville de Québec? Nous avons choisi pour les besoins de cette contribution, et par le biais de la réalisation de nos vidéos et de leur analyse à posteriori, d’aborder le rôle des artistes dans l’insufflation d’une vision pluraliste du monde, en prenant pari que ce rôle influe potentiellement sur l’expérience de la diversité et de l’interculturel.

La ville de Québec compte une majorité de francophones et une population immigrante estimée comme nous l’avons signalé à 5%. Longtemps vue comme peu accueillante à l’immigration car trop fermée sur elle-même[6], ou encore trop conservatrice, elle est pourtant la deuxième ville québécoise à accueillir le plus de réfugiés et elle présente actuellement un fort taux de rétention de sa population immigrante (maintenant établie à 80% selon Statistiques Canada, 2016). Ses réseaux plus faibles en nombre et en diversité de personnes immigrantes font d’elle un milieu moins dense en présence migratoire; entre autres pour cette raison, nombre d’immigrants choisissaient souvent de se déplacer ailleurs dans des villes ou ils trouvaient des conditions offrant aussi une plus grande sécurité émotive et du support de pairs et d’organismes.

En 2017, un évènement venait traumatiser le Québec et la ville de Québec: un jeune étudiant de 27 ans, issu d’une faculté de sciences sociales, tuait, le 19 janvier 2017, six personnes et en blessait plusieurs autres, toutes de confession musulmane, alors qu’elles étaient en pleine prière à la mosquée. La réaction de la population fut spontanée et intense: soutien, manifestation publique, témoignages[7]. Cet évènement allait éveiller les consciences: que pouvait cette ville devant l’immigration et qui plus est, devant l’immigration musulmane? Une réflexion se mit en place autour des conséquences de cet acte et de ce qu’il fallait en penser à la ville comme ailleurs dans d’autres institutions; comment agir, comment éviter la montée de la droite qui guette cette ville comme tant d’autres, comment proposer à la ville et à sa population un modèle de diversité qui fasse consensus et colle à sa réalité? Comment dès lors faire apparaître la diversité et convaincre la population des bienfaits du pluralisme en même temps que favoriser non seulement la rétention mais aussi un maillage réussi?

En même temps que la ville de Québec a connu une montée d’une petite droite active dans un paysage social moins diversifié que le paysage d’une ville comme Montréal (PAYETTE, 2019), la municipalité fait depuis des années des efforts pour transformer l’imaginaire social et culturel de la ville, et dans un sens qui n’est pas obligatoirement l’interculturel attendu (appliqué strictement aux relations ethnoculturelles). Elle ne dispose pas comme à Montréal d’un Conseil des relations interculturelles intégré à la municipalité. Elle a cependant créé depuis belle lurette de nombreux programmes d’accueil des immigrants (soutien à l’installation, activité d’éducation et de visibilité à travers des actions grand public telles que fêtes populaires, repas multiculturel, etc.). La ville de Québec a aussi, depuis 2008 et les fêtes de son Quatre centième anniversaire de fondation, soutenu et développé de nombreuses activités artistiques qui sont venues à leur manière modifier l’imaginaire de la ville et insuffler des formes inédites de diversité. Depuis ce qu’il convient d’appeler les évènements de la mosquée, elle procède aussi à un examen de ses programmes et pratiques en matière de diversité. D’enclave francophone aux apparences fermées, la ville a vu son tissu culturel se densifier et devenir un haut lieu de la production culturelle canadienne et québécoise. En proposant à ses habitants des œuvres publiques et éphémères, des parcours, des spectacles grandioses mais aussi des œuvres participatives de plus petite envergure et ancrées dans des communautés, incluant des propositions venues d’artistes autochtones et immigrants, la municipalité et ses artistes a contribué à transformer l’image et l’expérience de la ville, de plus en plus ouverte à une diversité qui ne porte pas toujours l’étiquette d’ethnoculturelle. Une simple visite du site de l’organisme Les arts et la ville et des projets issus de la ville de Québec en donne une indication[8]. C’est dans cette veine de projets et d’expérimentations que le projet Clic Québec pluriel a vu le jour.

Clic Québec pluriel

Conscientes des problèmes particuliers que posent l’acceptation de la diversité dans des villes qu’on ne peut qualifier de multiculturelles, les auteures de cet article ont proposé aux autorités de la ville de Québec un projet visant à rencontrer des artistes migrants qui développent des projets participatifs avec des personnes issues de groupes autres que ceux de leur communauté d’origine, le projet Clic Québec pluriel. Le projet consistait en premier lieu à rencontrer ces artistes en entrevue, à identifier une œuvre représentative de l’aspect participatif de leur démarche artistique, à comprendre l’esprit de leur pratique et enfin, à filmer ces artistes à travers l’une de leurs œuvres choisie. Le choix fut fait de présenter le travail de ces artistes et leurs interactions avec des personnes représentatives de différents types de diversité, qu’elle soit ou non ethnoculturelle. Quatre vidéos ont été réalisées, chacune consacrée à quatre projets de ces artistes en interaction et illustrant à la fois des modèles de diversité, de création artistique participatives dans la communauté et d’interactions inclusives[9].

Créateurs de liens est devenu le titre de ce qui pour l’instant, au sein du projet Clic Québec pluriel, se présente comme une micro-web série de ces vidéos chacune d’une durée moyenne de 10 à 15 minutes. Nous en présentons la teneur pour ensuite discuter de ce qu’ils nous apprennent de la diversité et de l’interculturel à Québec et plus largement.

Chanh et Senrine

La première des quatre vidéos porte sur le travail d’un duo d’artistes: un couple composé d’un sino-vietmanien arrivé au Québec au moment de la venue des Boat People dans les années 1980 et d’une québécoise engagée depuis plus de 30 ans dans les actions du mouvement de l’Arche, une organisation œuvrant auprès des personnes déficientes intellectuelles. Truong Chanh Trung est peintre, sculpteur et professeur d’art. Senrine est sculpteure et psychologue. Déjà artiste avant de se rendre au Canada, Chanh fit ses études d’art à Saïgon, puis gagna le Québec en 1980 via la Malaisie. Il fait partie du nombre de ses compatriotes ayant fait un chemin similaire, et de ce groupe qui fit entrer le Québec dans une nouvelle ère, alors qu’il prenait conscience de la transformation d’un paysage migratoire autre qu’européen et de l’importance de modifier les dispositifs d’accueil (SAILLANT ; RAMIREZ, 2018). La beauté de la différence est ce projet initié par ces artistes dans une communauté de l’Arche de la ville de Québec, appelée Centre de jour l’Arche-l’Étoile. Trois formes d’ateliers (dessin, sculpture, peinture) furent proposés dans lesquels chacun réaliserait un portrait des participants. Les participants, tous déficients intellectuels, réalisèrent leur autoportrait dessiné; tout au long de l’atelier et en dehors de ce dernier, leur buste fut sculpté par Senrine et leur portrait fut créé peint par Chanh.

Chanh est bien connu du milieu artistique de Québec, ses œuvres sont présentes dans un parcours d’art public de la rivière Saiont-Charles; il participa à l’œuvre de Robert Lepage La trilogie des dragons par la création de design d’inspiration asiatique, et a réalisé de nombreuses expositions locales et internationales; il s’est engagé dans ce projet à l’invitation de Senrine. Senrine, qui fréquente l’Arche-l’Étoile, connaissait les participants depuis longtemps, et se trouvait donc déjà imprégnée de la présence et des visages de ces personnes. Pour Chanh, il s’agissait d’une première expérience artistique de ce type, expérience qui fut pour lui une manière de rencontrer la diversité sous un angle tout à fait inconnu de lui. Lors de la présentation publique des œuvres, les portraits, dessinés, peints et sculptés étaient présentés en miroir et en trio, les uns par rapport aux autres et se faisaient en quelque sorte face, donnant lieu pour chaque individu à une proposition triangulée à propos du visage de chacune de personnes dont trop souvent l’existence est minimisée ou peu valorisée dans l’espace public et par la population en général. Les participants des ateliers, les artistes et le grand public, furent invités à diverses reprises à découvrir ce projet de rencontre et de d’interreconnaissance[10] par l’art. Le processus de création, individuel pour chacune des œuvres et collectif pour ce qui est du contexte de production et de diffusion, dura plusieurs semaines ceci afin d’offrir aux participants une expérience respectant leur rythme et capacités. Les difficultés de langage, les situations de handicap complexes additionnées à la déficience intellectuelle, la communication qui comprend des limites évidentes n’ont pas empêché que le tout se fasse dans une certaine joie, voire dans l’enthousiasme selon les dires des artistes et des participants. La présentation des œuvres eut lieu avant notre tournage en différents lieux de la communauté de l’Arche et aussi dans une galerie de Québec et plus tard de Lac Mégantic. Lors de la présentation du projet La Beauté de la différence, l’artiste Chanh affirma à différents moments : ‘je ne sais pas parler, je sais dessiner’, exprimant alors l’imperfection de son français parlé. La communication entre les participants et Chanh passa par la langue bien sûr mais aussi par l’expérience sensorielle et artistique et par une forme d’humour dont lui seul a le secret. Le contexte du tournage nous a permis de filmer en action les participants des ateliers à deux occasions, lors du vernissage du projet La Beauté de la différence à Mégantic et lors d’une visite à l’Arche-l’Étoile où les deux artistes firent don aux participants de leurs œuvres (sculptures, peintures). À Mégantic, les interactions avec le grand public montraient des émotions diverses: découverte d’un processus artistique inédit favorisant la rencontre des différences (culturelles et sociales); plaisir de visiter des œuvres touchantes et troublantes, par exemple le contraste entre le format des autoportraits des participants, parfois minuscules, et ceux des artistes professionnels, nettement plus imposants en volume et dimension; la joie de Chanh au milieu d’un public québécois francophone qui en faisait la découverte au travers de cette interaction inédite révélatrice de cette beauté; l’écoute des deux artistes et des participants lorsqu’ils prirent la parole et le soutien d’un participant à Chanh hésitant devant des mots français à prononcer; l’accueil des participants à Chanh et l’accueil de Chanh aux participants; la chaleur et le respect immense de tous face à cette proposition de rencontre dans la tolérance et l’acceptation. Comme l’a dit Chanh, ‘ce ne sont pas des portraits pour les portraits, ce sont des portraits qui disent, je veux vivre’. À l’Arche-l’Étoile, les participants ont pu s’exprimer selon un mode plus intimiste que lors d’un vernissage, et partager leur joie de vivre tout simplement, le plaisir de la création et le désir pour ceux ou celles qui pouvaient le verbaliser d’être aussi ‘artiste et handicapé’. Ils purent exprimer leur bonheur de recevoir de la part des artistes Chanh et Senrine, en fin de processus, ces œuvres qui étaient au final une partie d’eux-mêmes. Afin de traduire dans la vidéo la triangulation des œuvres lors des expositions, les œuvres furent entre autres montrées en transparence les unes par rapport aux autres.

Giorgia Volpe

Giorgia Volpe est une artiste québéco-brésilienne installée à Québec depuis la fin des années 1990. Elle développe des relations avec de nombreux artistes de Québec et du monde en même temps que ses œuvres dépassent largement les frontières; formée en éducation des arts à São Paulo, elle reprend des études dans les premières années de son arrivée au Québec en arts visuels et développe peu à peu des approches participatives et installatives entre autres sous formes de parcours. Tout comme Chanh, on la retrouve dans l’art public de la ville, alors que le thème du déplacement et de la migration sont au centre de certaines de ces œuvres présentées par exemple dans Les passages insolites[11]. En 2017, à travers sa création originale, elle est invitée à l’un des évènements majeurs de la ville, celui du Carrefour international de théâtre et du parcours Où tu vas quand tu dors en marchant. Incorporée à d’autres œuvres du parcours participatif, celle de Giorgia est directement associée au thème de la cohabitation et de l’immigration. C’est pourquoi cette œuvre fut sélectionnée pour notre projet. L’installation, située au milieu d’une place d’accueil autrefois occupée par le Couvent des Sœurs du Bon Pasteur, dont la mission catholique était dirigée sur les jeunes femmes nécessiteuses et les fille-mères, a pour nom La grande manufacture. L’installation, immense, couvre tout l’espace de cette large place de la ville située près des édifices gouvernementaux. L’artiste permet par l’installation de développer des cadres relationnels inédits; l’installation comprend de nombreux éléments matériels : des kiosques qui sont à la fois des planètes et des espaces de travail reliés par des cordages, des immenses bobines de fils évocatrices du lien et de l’usine, un tourniquet auquel des participants du public peuvent se relier par des fils et tourner ensemble sous l’indication d’une animatrice ce qui favorise métaphoriquement le tricotage et le détricotage des liens, une structure de filage de très grand format, et un dispositif sonore orchestrant le rythme des différentes actions. Pour entrer dans la grande manufacture, le public doit ‘puncher’ une fausse carte et se destiner vers les espaces de travail. Chaque espace de travail est occupé par une femme différente, chacune s’exposant, s’activant et invitant le public à découvrir les particularités de son activité manuelle communément associée au monde féminin: la coiffure, la couture, la cuisine, le repassage, mais aussi la fabrication de conserves, différents types d’artisanat, et bien d’autres. La déambulation dans cet espace, en temps diurne ou nocturne, permet aux participants et au grand public d’entendre les voix des femmes de différentes origines, de choisir des planètes qu’ils investissent, d’écouter des voix qui se superposent et nomment sous forme litanique des actions et gestes de travail; on peut entendre les bruits divers de la manufacture, tels que grincements, rouages, etc. Le passage entre les kiosques permet les interactions entre les participantes et le grand public; l’artiste Volpe devient à son tour participante au milieu de toutes les autres; le public peut se laisser surprendre par les actions des travailleuses imaginaires, par exemple le tressage des cheveux (et se faire tresser soi-même), la fabrication traditionnelle des nœuds (et poser des questions sur cette tradition), la fabrication de gâteaux en forme de cœur (et se faire demander comment va son cœur), l’écriture d’un poème de Félix Leclerc en calligraphie arabe (et recevoir ce dernier en cadeau), etc. L’expérience globale de la Grande Manufacture prend facilement 90 minutes pour qui fait tout le parcours dans le détail. Elle permet de réfléchir sur la diversité (par la présence des femmes immigrantes), sur le nivellement de la culture et le travail (par la manufacture industrielle), sur l’identité québécoise (une participante permet au public de mettre des ‘valeurs’ dans des boites de conserve et cela non sans humour en faisant implicitement référence à la Charte des valeurs[12]). Expérience collective, doublement participative et à grand déploiement, La grande manufacture se constitue comme une forme de rencontre et d’interaction placée sous le signe de l’ouverture à l’autre (les femmes immigrantes et non immigrantes enseignent et proposent au public des éléments de leur culture et de leur savoir tout en ne se cantonnant pas aux stéréotypes). Le public est souvent décontenancé mais c’est lui qui est ici accueilli (plutôt que de se trouver dans la posture de la ‘communauté d’accueil’); c’est lui qui découvre les planètes des ‘autres mondes’. L’interactif et le participatif sont au cœur de la proposition qui fait sourire, surprend, déplace et dérange par moments. Pour Giorgia, ‘le participatif c’est l’invitant’. Il n’est pas toujours certain que les participants saisissent toujours qu’ils sont dans une manufacture (avec ce que la proposition a de critique vis à vis la problématique du travail en immigration) mais il comprend, certes, qu’il est en interaction avec des femmes de divers pays leur proposant diverses activités. L’activité attire un très large public et n’a pas comme tel un objectif pédagogique; nous baignons dans

l’art, le ludique et la métaphore du tissage, ce qui n’empêche pas la réflexion. Le tournage de cette vidéo se fit sur les lieux même de l’installation et à l’atelier de l’artiste dont nous devions suivre le mouvement alors qu’elle était en pleine activité.

Emmanuel Delly

Emmanuel Delly est un artiste d’origine haïtienne vivant depuis cinq années au Québec. Originaire de Gonaïves, ayant baigné dans le vodou familial, il fut imprégné de musique tradionnelle dès la jeune enfance. Il est aujourd’hui père de deux enfants dont un se trouve dans son pays d’origine et l’autre se trouve avec lui à Québec. Emmanuel est musicien et plus précisément, percussionniste. Jeunes musiciens du monde (JJM) est un organisme international faisant la promotion de l’éducation par la musique auprès de jeunes en situation de défavorisation sociale, au Québec et en Inde; il emploie l’artiste comme professeur de percussion. En plus d’accueillir des enfants d’horizons multiples inscrits pour des cours, Emmanuel accompagne par la musique certains jeunes des HLM[13] de la Basse-Ville. Il rejoint directement les enfants dans ce milieu de vie à la fois moins favorisé et pluriculturel. En sus, Emmanuel a monté un groupe de musiciens issus de divers pays incluant du Québec, son propre band, Afrovibes, une formation qui intègre jazz, musique vodou et musique du monde. Ce band, internationnal, fait vivre le vodou sous forme métissée. L’aspect participatif du travail de ce musicien est marqué par un engagement profond de l’artiste avec les enfants de JMM, qu’il traite comme un père (dixit) en se considérant comme modèle et en rêvant d’un avenir meilleur pour ces enfants et pour le sien à Québec. Le tournage eut lieu à JJM et au Bar bistro La cuisine, bar dans lequel il proposa pour la vidéo et son plaisir évident une prestation gratuite de son groupe de musique métissée. Des parents et enfants de JJM furent invités à ce concert et certains s’y présentèrent. Le bonheur du public était palpable. Le ‘vodou dans la cuisine’ se fit entrainant et contagieux, devant un public conquis par les rythmes s’approchant de la transe. Spontanément, un enfant de JJM rejoignit le percussionniste Emmanuel et fit un jam mémorable avec ce dernier, en enflammant la salle gonflée au paroxysme. Parlant du vodou au Québec, Emmanuel confia qu’il avait aujourd’hui plaisir d’enseigner un tambour ‘authentique’ non taxé du démon, se référant alors aux religions qui condamnent cet instrument réputé amener avec lui le Mal en pays haïtien. Il révéla aussi à quel point, sans le vodou, son ensemble de jazz fusion ne saurait être et que sans ce Québec du métissage et des possibles cela ne pourrait pas non plus être. Son engagement se fait donc par la musique et par son rapport avec une forme ouverte de création collective, participative et par une approche ludique de l’éducation populaire. Cela, comme il le dit, afin de ‘donner ce qu’on a reçu‘, alors que lui-même, enfant, il jouait cette musique vodou dans le péristyle. Emmanuel, lui qui se trouve depuis peu au Québec, n’a sûrement pas dit en cette matière son dernier mot.

Genevieve Duong

Geneviève Duong est une artiste de danse contemporaine née au Québec, d’une mère québécoise elle-même adoptée par un couple d’Argentins et d’un père vietnamien de la génération de Chanh venu aussi dans les années 1980 au moment de l’arrivée des Boat People. On parle donc d’une immigrante de deuxième génération. Geneviève se considère maintenant davantage ‘issue de l’immigration’ que lorsqu’elle était plus jeune, car après un voyage au Viet Nam, elle réalisa cette part plus importante de son identité qu’elle ne le pensait. Aujourd’hui, c’est à une jeune artiste engagée dans le renouement avec certaines des traditions du pays de son père et de son expérience du déracinement, et dans la plongée dans des projets parfois pluridisciplinaires développés entre autres à la Maison pour la danse comme moyen d’expression privilégié, que nous avons affaire. Active dans le milieu du patrimoine pour la réflexion sur la mémoire et le territoire, puis active dans celui de la danse pour son engagement dans une recherche esthétique sur le mouvement, elle nous proposa, dès la première rencontre exploratoire pour les besoins de la vidéo, d’amorcer le processus de création d’une œuvre participative et de nous faire témoin visuel de cette expérience. Dans ce cas précis, l’artiste nous impliqua donc dans une œuvre complètement originale de danse participative. Ses invités furent deux danseuses professionnelles ainsi que deux danseuses en fauteuil membres d’une compagnie, Gang de roue, dirigée par Chantal Bonneville, chorégraphe qui fit partie de la création collective. Au quatuor et à Geneviève, se joignit un musicien qui créa lui aussi une partition originale pour ce processus de création qui eut lieu à la Maison pour la danse. La rencontre permit aux quatre danseuses et au musicien de vivre une expérience exceptionnelle. Geneviève proposa une exploration à partir du thème du roc et de l’eau et accueillit les participants par le rituel du thé. Après avoir discuté des meilleures façons de rencontrer l’autre et les corps différents, des obstacles et avantages de la danse avec ou sans fauteuil, de la danse que l’on soit ou non ‘bipède’, les danseuses se mirent au risque de la rencontre. La chorégraphe se fit accompagnatrice de ce processus, amorce d’une série d’autres expérimentations (ou rencontres) qui mèneront à l’œuvre Cœurs en Chœurs. En images nous purent capter cette improbable rencontre des corps et des sensibilités, ces efforts consentis d’au plus près de l’autre, de toucher et sentir la différence, le préjugé des corps parfaits et imparfaits, mais aussi, de se laisser baigner par la sensibilité d’une chorégraphe elle-même en quête de sa propre mémoire et de sa propre histoire. Lors de la captation vidéo, l’émotion fut intense dans cette salle toute de lumière blanche donnant sans doute encore plus de force à cette recherche de l’équilibre dans la tension. Les participantes terminèrent leur prestation par des échanges de grande qualité et l’une d’elle, la chorégraphe, en fauteuil, Chantal Bonneville, rappela aux autres le plaisir que ce fut pour elle de danser en n’étant pas un fauteuil mais bien une personne danseuse à part entière. Le risque de la rencontre fut accompli par l’intermédiaire de cette chorégraphe héritière de l’expérience migratoire. Elle insuffla comme elle le dit elle-même, le goût de la rencontre. Et le projet initié lors de cette vidéo se poursuit.

Diversité, interculturel, relations et liens: que retenir de ces vidéos?

De cette présentation, courte et faisant écho à une expérience qui, nous l’espérons se poursuivra, nous retenons une série de remarques. Le caractère exploratoire et préliminaire de la démarche ne nous autorise pas à tirer des conclusions théoriques fermes sur l’interculturel (il faudrait pour cela étendre l’expérimentation amorcée dans ces vidéos à d’autres contextes urbains et artistiques) mais il nous permet tout de même de partager certaines de nos réflexions.

Revenons d’abord sur le contexte québécois et la question interculturelle. Depuis la fin des années 1970, le Québec dispose de plusieurs lieux d’accueil des immigrants de même que des programmes de soutien (Saillant et Ramirez 2018)j; il a adopté l’interculturalisme (comme cadre politique et idéologique) comme modèle implicite de gestion de la diversité, quoique ce dernier n’ait jamais fait l’objet d’une loi ou n’ait été associé à une charte, comme ceci fut fait avec la Loi sur le multiculturalisme canadien (1988) et la Charte des droits et libertés (1982). Au Québec, cet interculturalisme- voulu différent du multiculturalisme- est censé favoriser le maillage des groupes, personnes et cultures, plutôt que leur simple juxtaposition. L’interculturalisme agit comme une source d’inspiration pour l’État, les villes, la société civile et pour des organisations telles que les écoles ou les hôpitaux. Au-delà des particularités de la ville de Québec, cette dernière s’est aussi laissée, jusqu’à un certain point, rejoindre par cette idéologie en même temps qu’elle se doit de prendre en compte ses caractéristiques démographiques, culturelles et politiques. Le projet Clic Québec pluriel est ainsi à la fois une action artistique et interculturelle et fait écho à un tel contexte.

Insistons sur le fait que les artistes immigrants qui proposent les projets participatifs retenus pour nos vidéos vont en direction de personnes qui sont autres que des membres de leur communauté ethnoculturelle d’origine. Plus encore, leurs participants ne sont pas obligatoirement membres de communautés ethnoculturelles. Ils sont tout simplement membres de communautés diversifiées en termes d’âge, de genre, de capacités, ils sont pour certains seulement membres de communautés ethnoculturelles et d’autres sont des Québécois ordinaires. Ces artistes inversent le profil de l’immigrant à aider ou intégrer; par leurs projets artistiques à portée sociale ils contribuent à l’inclusion d’autres personnes et groupes que ceux de leur communauté d’origine, brouillant ainsi les frontières de l’altérité et de l’intégration. Ils ‘vont vers’ et provoquent des interactions, des relations et des liens imprévus par les codes habituels de la culture dominante. Leurs propositions esthétiques, de même, jouent sur la diversité des formats et des médiums enrichissant du coup les contextes et les interactions d’un univers sensible qui favorisent et appuient ces interactions, ces relations et ces liens. Ils utilisent en plus des métaphores mobilisatrices telles que le tissage (Volpe), le tableau triangulé (Chanh et Senrine), la transmission familiale (Delly), la synchronicité tensionnelle (Duong). Cette façon de faire influe selon nous de manière créative, nous avons commencé à la voir lors des tournages mais aussi lors d’activités de médiation en cours, sur la réception des valeurs associées à la diversité et à l’interculturel, ce que nous continuerons à évaluer au cours des prochains mois lors des séances de visionnement.

En termes d’interculturel, les vidéos donnent à voir non pas de simples interactions maillées entre personnes de deux cultures mais plutôt des couches cumulées de relations et de liens vécus (au cœur des projets participatifs), représentés (dans les formats artistiques originaux) et suggérés de manière expressive et sensible (dans les vidéos). Ces couches de relations et liens explorées et exposées dans les vidéos mériteront un approfondissement dans la poursuite du projet Clic Québec pluriel, cela afin d’en tirer des conclusions plus fermes et appuyées sur des observations liées à nos productions vidéographiques à propos d’un format élargi pour l’interculturel. Depuis cette première expérience, il nous est toutefois possible de réfléchir à la notion de culture que croisent de manières habituellement contrastées les artistes et les anthropologues et de porter encore plus loin notre regard sur l’interculturel.

Revisiter la notion de culture dans l’interculturel ?[14]

Créateurs de liens s’appuyait sur une compréhension ouverte de la culture non réduite à l’ethnoculturel, soit sur une conception multidimensionnelle, poreuse quant à ses composantes sociales et esthétiques. Au cœur de la notion d’interculturel, on trouve le préfixe inter qui signifie: entre, exprimant la réciprocité ou l'action mutuelle. Cette idée de réciprocité et d’action mutuelle serait une part de ce qui se joue (ou non) sur la scène des relations interculturelles. On parle ici d’un mouvement de va-et-vient entre des entités différentes. Dans la partie culturelle de l’interculturel, la notion de culture suppose cependant une approche ethnique, héritage de toute une tradition portée à ce jour par l’anthropologie; ne serait-il pas pertinent de reconsidérer la notion de culture qui se love au sein de l’interculturel?

Ne faudrait-il pas aussi poser la place de l’interculturel comme une réponse à l’affirmation de la pluralité à côté d’autres possibilités d’inter(-)relations sociales et culturelles? C’est ici que le réexamen de la notion de culture peut être proposé.

Dans les usages que l’ont fait habituellement du mot culture, on trouve encore aujourd’hui une signification dominante : la culture dont serait doté un sujet national donné (et sa collectivité), et qu’il a eu en héritage de la famille, la communauté, son histoire et sa mémoire. Le lien à cette culture passerait par une forme d’appartenance et d’identification. Cette culture se traduirait entre autres par des signes et des symboles divers : c’est là que se logent les signes religieux qui occupent tant l’esprit de nos contemporains, mais aussi une foule d’autres signes et symboles, par exemple ceux liés aux modes alimentaires, vestimentaires, langagiers, esthétiques, moraux, etc.

Dans les sciences sociales, il existe aussi un débat de taille pour nommer la culture; on va jusqu’à se demander si une telle notion a encore un sens. Certains intellectuels souhaitent s’en débarrasser en raison de l’héritage essentialiste qu’elle transporte, mais des détracteurs de cette position anti culturaliste diront : enlever la culture et que devient alors la texture du monde ? Que deviennent les styles, les fines différences, les langages ? Les tenants de la proposition culturaliste, celle qui considère la notion de culture comme pertinente encore aujourd’hui, considèrent toutefois que le concept mérite d’être revu et détaché de toute tentation essentialisante, prédéfinie et figée. Celui qui souhaite un monde fait d’instruments, de mécaniques, d’économie virtuelle, de marché libre sans entraves, de déshumanisation radicale, celui-là aimerait se débarrasser de cet embarras qu’est la culture (SAILLANT ; KILANI ; GRAEZER-BIDEAU, 2011). Il souhaite sans doute un monde poli, lissé, dénué de toutes différences, d’aspérités embarrassantes. Pendant des décennies, d’ailleurs, les développeurs du Tiers Monde n’ont-ils pas pris la culture (des autres, pas la leur) comme un obstacle (à la domination occidentale) et non comme un existant, comme une ressource, et comme un univers relationnel ?

Les scientifiques des sciences sociales ont par le passé largement contribué à véhiculer une notion de culture équivalente à celle d’un monde clos, fait de substance attribuée et de fausse authenticité. Ce type de construction scientifique a conduit au pire, aujourd’hui nous le savons, par exemple au Rwanda où les Tutsies ont cru qu’ils étaient «Tutsies » et les Hutus ont cru qu’ils étaient « Hutus »[15]. Cela a entrainé l’alimentation des visions racistes et coloniales des « autres ». Des auteurs contemporains (voir par exemple APPADURAI, 2013; GEERTZ, 2000; DE CASTRO, 2009 ou encore INGOLD, 2014) associés au néoculturalisme plaident en faveur d’une vision ouverte et connectée des pratiques et des significations culturelles reliant les mondes matériels et immatériels, humains et non humains, réels et virtuels, proximaux et distants, historiques et imaginés. Il faut conserver cette propriété ouverte et sensible du monde, mais aussi revoir la vision réductrice et disciplinarisée de la culture.

L’autre tendance que l’on peut retrouver dans le monde scientifique est celle des sciences humaines qui identifient la culture au sens où il en est question dans les productions culturelles et artistiques. Dans ce contexte, la culture prend un autre sens : anciennement, un sens bourgeois, comme « avoir de la culture » être « cultivé »; ou plus récemment, faire partie du monde culturel, par exemple en tant qu’artiste, muséologue, bibliothécaire, architecte. Les disciplines artistiques et les pratiques de conservation (des œuvres) participent de ce type d’univers culturel (LAMOUREUX ; UHL, 2018). Généralement, la culture en tant que « substance », déclinée par des termes tels qu’identité ou communauté (LAPLANTINE, 1999) ne cohabite pas très bien avec la culture en tant que production et œuvre. Là encore, le terme conduit à des problèmes épistémologiques fort débattus. Comment en effet appréhender d’un côté ce que l’on a appelé la culture (et certaines de ces déclinaisons telles que les identités culturelles), et de l’autre, les productions culturelles que sont les œuvres et bien sûr les pratiques artistiques, alors que l’un et l’autre de ces phénomènes participent de la formation et de la création du monde sensible et qui se glisse, s’infiltre potentiellement dans toutes les sphères du social, dans les subjectivités et dans les inter relations ? L’erreur sur le mot culture est d’abord et avant tout épistémologique, et s’explique par une conception bourgeoise du monde (portée par les élites des « Beaux » Arts) et par une conception coloniale (portée par les anthropologues et les ethnologues, une autre élite). La scission entre les deux grandes familles de significations de la culture trouve là son origine : on se situe d’un côté devant des élites qui possèdent une culture savante (comme le dirait Dumont, 1987) et de l’autre devant des gens ordinaires avec leur culture populaire et leur vie quotidienne au sein de communautés. Cet héritage a divisé et séparé des disciplines, des facultés, des regards scientifiques, des mondes, des collectivités, et a contribué à la vision fragmentée que nous avons du monde sensible que serait cette chose appelée culture, et dont les humains, même les plus éloignés les uns des autres, sont malgré tout tributaires. La culture se trouve pourtant dans les organisations internationales, dans les bidonvilles, dans la rue, elle est sonore, visuelle, gustative, tactile, odorifère, elle est texture et modalités, corps et cerveau, cœur et âme, elle est style et forme, visible et invisible, elle est mode d’existence et elle participe, par tous les modes d’entrée possible, de la pluralité intrinsèque du monde, des sujets et des collectivités. C’est elle qui s’inscrit dans les interactions de l’inter culturel.

Il nous faut repenser la culture, les héritages disciplinaires, la doxa, les prêts à penser et imaginer, alors, le monde interculturel qui inspirerait l’idée de cohabitation des différences dites culturelles non strictement ethnicisantes pourra se voir enrichi par des interactions culturelles ouvertes sur plusieurs catégories de différences. Et le monde de l’art pourra, ne le fait-il pas déjà, se trouver également enrichi par les sources d’inspiration qui se trouvent dans les formes de vie collective qui font appel à la mémoire et à des traditions anciennes, nouvelles ou (ré)inventées.

Références

Anctil, Pierre; Simon, Jacobs. Les Juifs de Québec, Québec, PUL, 2015.

Appadurai, Arjun. Condition de l’homme global, Paris, Payot. 2013.

Bouchard, Gérard. L’interculturalisme. Un point de vue québécois, Montréal, Éd. Le Boréal, 2012.

Castro, Eduardo Viveiros de. Métaphysiques cannibales, Paris, Presses universitaires de France, 2012.

Dumont Fernand. Le sort de la culture, Montréal, L’Hexagone, 1987.

Emongo Lomomba et Bob White, L’Interculturel au Québec, Montréal, PUM, 2014.

Geertz, Clifford, Available Light, Princeton, Princeton University Press, 2001.

Ingold Tim, Marcher avec les dragons, Bruxelles, Zones sensibles, 2014.

Lamoureux Ève e Magalit Uhl, Le vivre-ensemble à l’épreuve des pratiques culturelles et artistiques contemporaines, Québec, PUL, 2018.

Laplantine François, Je, nous et les autres, Paris, Le Pommier, 1999.

Payette Dominique, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019.

MIDIQ,http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/recherches-statistiques/PUB_Presence2017_admisQc.pdf, 2017.

Saillant Francine, Kilani Mondher et Graezer-Bideau Florence, Manifeste de Lausanne, Montréal, Nota Bene, 2011.

Saillant Francine et Fanny Hénon-Levy, Créateurs de liens, série vidéo, Québec, La Fabrique culturelle, à paraître en 2019.

Saillant Francine et Ève Lamoureux, Interreconnaissance, la mémoire des droits dans le mouvement communautaire au Québec, Québec, PUL, 2018.

Saillant Francine, Alfredo Ramirez « De l’organisation des services aux droits à protéger », in Francine Saillant et Ève Lamoureux (dir.), Interreconnaissance. La mémoire des droits dans le milieu communautaire au Québec, Québec, PUL, p.213-238, 2018.

Saillant Francine, « Vie sociale des droits dans le mouvement communautaire au Québec. Constats et enjeux », in Francine Saillant et Ève Lamoureux (dir.), Interreconnaissance. La mémoire des droits dans le milieu communautaire au Québec, Québec, PUL, p.305-318, 2018.

Saillant Francine, Diversity, Dialog and Sharing, Paris, UNESCO, 2017, en ligne,https://en.unesco.org/interculturaldialogue/sites/default/files/inline-files/EN_Diversity_Dialogue_and_Sharing.pdf.

Saillant Francine, Pluralité et livre ensemble, Québec, PUL, 2015.

Statistiques Canada, Données RMR de Québec,

https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/dp-pd/prof/details/page.cfm?Lang=F&Geo1=CSD&Code1=2423027&Geo2=PR&Code2=01&Data=Count&SearchText=quebec&SearchType=Begins&SearchPR=01&B1=All&TABID=1, 2016.

UNESCO, Investir dans la diversité culturelle et le dialogue interculturel: rapport mondial de l'UNESCO. Paris, 2011. https://www.google.ca/search?client=opera&q=dialogue+interculturel+livre+unesco&sourceid=opera&ie=UTF-8&oe=UTF-82009, 2011.

White Bob, « Quel métier pour l’interculturalisme au Québec? », in

Emongo Lomomba et Bob White, L’Interculturel au Québec, Montréal, PUM, 2014, En ligne,file:///C:/Users/frsai/AppData/Local/Temp/9782760633605.epub.

White Bob, Intercultural Cities, Policy and Practice for a New Era, Palgrave MacMillan, 2018.

[1]Professeure émérite en anthropologie à l’Université Laval, membre du CÉLAT et du Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI). francine.saillant@ant.ulaval.ca

[2]Artiste en arts visuels, étudiante à la maîtrise en arts visuels, École d’art, Université Laval. fanly@jhenon.com

[3]Voir par exemple le projet pan-canadien Métropolis : http://canada.metropolis.net/pdfs/ODC_vol7_spring2010_f.pdf

[4] Voir par exemple le programme des citées interculturelles du Conseil de l’Europe : https://www.coe.int/fr/web/interculturalcities. Voir aussi White dans Emongo et White 2014.

[5]Nous faisons référence aux tendances actuelles qui opposent les régions aux grands centres urbains, associées à des réalités telles que le Brexit, l’élection de Trump et la montée de la droite.

[6]Signalons à titre d’exemple l’histoire des relations entre la communauté juive et catholique à Québec (ANCTIL, 2015).

[7]Voir cet article récent : https://www.ledevoir.com/societe/546621/mosquee-de-quebec-deuxieme-anniversaire-de-la-tuerie

[8]Voir https://www.arts-ville.org

[9]Le projet est financé par la Ville de Québec et le Ministère de la diversité, de l’inclusion et de l’immigration (programme communautés accueillantes); il est soutenu par le LABRRI et les organismes Le Quai et Diversité artistique Montréal.

[10]L’interreconnaissance dépasse le concept hégélien où un dominant accepte de reconnaître l’existence d’un dominé; il s’agit plutôt d’un travail de reconnaissance mutuelle de deux parties. Pour la discussion approfondie de ce concept voir Saillant dans SAILLANT ; LAMOUREUX, 2018.

[11]Pour plus de détail voir le site web : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1042499/les-passages-insolites-de-retour-dans-le-vieux-quebec

[12]Cette charte voulait être imposée par le gouvernement du Parti Québécois dans le but des régir les relations entre les immigrants et la population québécoise. Elle ne fut pas adoptée sur fond de polémiques.

[13]Habitation à loyer modéré (HLM).

[14]Certaines des remarques en conclusion de ce texte proviennent d’une préface rédigée par l’une d’entre nous (Saillant) au livre de Ève Lamoureux et Magali Uhl, Le vivre-ensemble à l’épreuve des pratiques culturelles et artistiques contemporaines (2018).

[15]Rappelons que les ethnies Hutu et Tutsie ont été constituées par le colonisateur belge et que ces divisions étaient le fruit de rapports de domination et de contrôle désirées par ce même colonisateur ; avant la colonisation du Rwanda par les Belges cette division ethnique était absente. Peu à peu, la population du Rwanda a incorporé cette construction ethnique de sa diversité et c’est cette dernière qui a servi les guerres civiles qui ont marqué le Rwanda, incluant le génocide de 1994.

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