Roorda Redeemed

Ariel DILON

Roorda Redeemed

Versants, vol. 1, núm. 68, pp. 87-97, 2021

Universität Bern

Résumé: On dit qu’un traducteur fait office de médium, se voyant réincarner, de par son travail de passage d’une langue à l’autre, l’“esprit” de l’auteur traduit. Cet article retrace la position toute singulière que l’auteur de Mon suicide occupe parmi les avant-gardes de son temps, à partir de l’expérience de la traduction, puis de la publication et de l’accueil de trois de ses ouvrages en Argentine, pays très ouvert aux expériences littéraires novatrices. En retraçant le parcours médiumnique amenant à ces parutions, il évoque par ailleurs les commentaires cri- tiques d’intellectuels et journalistes argentins réagissant aux œuvres de Roorda, notamment Rafael Cippolini, pataphysicien confirmé, qui pointe chez lui une qualité exceptionnelle : la bonitas ratio, la raison joyeuse.

Abstract: : On dit qu’un traducteur fait office de médium, se voyant réincarner, de par son travail de passage d’une langue à l’autre, l’“esprit” de l’auteur traduit. Cet article retrace la position toute singulière que l’auteur de Mon suicide occupe parmi les avant-gardes de son temps, à partir de l’expérience de la traduction, puis de la publication et de l’accueil de trois de ses ouvrages en Argentine, pays très ouvert aux expériences littéraires novatrices. En retraçant le parcours médiumnique amenant à ces parutions, il évoque par ailleurs les commentaires cri- tiques d’intellectuels et journalistes argentins réagissant aux œuvres de Roorda, notamment Rafael Cippolini, pataphysicien confirmé, qui pointe chez lui une qualité exceptionnelle : la bonitas ratio, la raison joyeuse.

Keywords: Henri Roorda, Mon suicide, avant-garde, traduction, Argentine, Caburé, Ariel Dilon, Rafael Cippolini, Michel Froidevaux, Henri Roorda, Mon suicide, avant-garde, traduction, Argentine, Caburé, Ariel Dilon, Rafael Cippolini, Michel Froidevaux.

In memoriam Michel Froidevaux

D’habitude, je mise sur mes intuitions, que d’autres appelleraient peut- être “des caprices” : c’est qu’à la rigueur une intuition peut n’être qu’un caprice s’avérant clairvoyant. Du moment où il est écrit en français, par un traducteur argentin, qui s’est mis à parler de l’accueil que les œuvres d’un certain écrivain suisse romand a eu dans le domaine de la langue espagnole, pourquoi donner – me demande le bon sens – un titre anglais au petit essai que voici ? Autrement dit, qu’est-ce que la langue anglaise a à foutre dans cette affaire ? Est-ce que c’est juste pour jouer avec les deux petits œufs du nom rOOrda, qui se font persécuter par deux petites fourchettes retranchées dans le mot redEEmed, sous prétexte d’on ne sait quel rachat dont le titre lancerait l’hypothèse ?

Puisqu’on mène sa vie en langues, et que ce titre m’est venu comme ça, en anglais, avant même de me mettre à écrire – l’entendant dans ma tête, justement, comme une injonction à l’écriture – je décide qu’en anglais ça restera… au moins jusqu’à ce que j’échoue ou pas dans mon plan de justifier ce choix : car le but d’expliquer son titre est une matière comme une autre pour un essai littéraire. Ça nous ferait peut-être une définition “zèbre” du principe de causalité : étant donné un effet souhaitable E (i.e. mettre à mon texte le titre que bien me chante), en inventer la cause suffisante C. Is this a thoroughly irredeemible assertion ?

Ou alors s’agit-il de choisir un titre pour en tirer des conséquences, tel un quelconque mot d’ordre qu’on se donnerait, par exemple, afin de déclencher l’écriture : cette méthode ne répugnerait point à Raymond Queneau et aux oulipiens, qui la choisirent et la choisissent toujours ; ou aux surréalistes qui l’ont mise à l’œuvre à partir des années 1920 ; ou à Raymond Roussel qui, quant à lui, se donnait lui-même, dès les premiers décennies du xxe siècle, des mots d’ordre assez complexes à partir desquels il construisait, ensuite, ses romans.

En effet, quand on parle des avant-gardes qui marquèrent leur siècle, on n’est pas loin dans le temps, pour une chose, de la période la plus riche d’écriture de notre Henri, alors que les mots d’ordre étaient, pour ainsi dire, à l’ordre du jour : en ces temps-là, il y a dans toute l’Europe, en pleine activité ou en incubation, autant d’artistes originaux que de tueurs de masse très appliqués. Je ne vais pas m’attarder sur le Zeitgeist qui en février 1916 nous a donné Dada, précisément depuis Zurich, ville d’exil de Hugo Ball, Tzara, Hans Arp et Cie. On n’est donc pas loin, non plus, dans l’espace. À la même époque, à Lausanne – jadis ville d’exil de monsieur Roorda père (ainsi que d’Élisée Reclus ou de tant d’autres artistes et penseurs qui constitueraient le bouillon de culture des recherches philosophiques, politiques et littéraires du fils) – notre auteur est en pleine maturité : le jour de l’accouchement collectif de Dada dans, disons, un canton à l’autre bout du pays, Henri Roorda, âgé de quarante-cinq ans, est en possession de toutes ses capacités d’observation, maîtrise complètement ses moyens expressifs, et entreprend d’écrire des chroniques pour L’Arbalète, embrassant le genre dont il fera, par excellence, le sien, et qui mènera son œuvre à un apogée créatif pas moins bref et intense que solitaire et fulminant. En à peine quelque neuf ans, il fait la plus tendre des révolutions : une révolution d’un seul homme, qui ne le conduit pas au pouvoir, ne le conduit que vers lui-même. C’est l’époque de ses œuvres les plus décidément littéraires : À prendre ou à laisser (1919) ; Le Roseau pensotant (1923) ; Le Rire et les rieurs (1925) ; les quatre éditions de l’Almanach Balthasar, conçues entre les années 1922 et 1925. Le très grand nombre de ses autres chroniques – jamais publiées en volume de son vivant et en partie ré- unies, presque un siècle après sa mort, dans Les Saisons indisciplinées (2013) – comprend des textes écrits entre 1917 et sa mort. Le tout conclu par le geste philosophique par excellence et par l’acte d’écriture le plus extrême, Mon suicide (1925) : Roorda fait son coup définitif quand le mouvement surréaliste, par exemple, ne tente encore que ses quatre cents premiers.

Le soir du « Caburé »

Mais voyageons dans le temps et l’espace, et on verra peut-être pourquoi, quand on parle de Henri Roorda, l’allusion aux avant-gardes de son temps a une liaison directe avec l’accueil actuel de son œuvre en langue espagnole, surtout au sud du continent sud-américain : on est à Buenos Aires, en octobre 2019, presque un siècle après (et à peine un mois avant l’anniversaire de) la mort de l’auteur. Un étrange sentiment harcèle le traducteur du volume qui, pour la première fois, réunit trois livres de Henri Roorda en version espagnole. C’est la soirée de présentation du livre Tómelo o déjelo – La risa y los que ríen – Mi suicidio, qui vient de paraître chez Paradiso Ediciones ; c’est à dire : À prendre ou à laisser, suivi de Le Rire et les rieurs et de Mon suicide. Ce dernier titre était, jusque-là, le seul de Roorda à avoir été publié en espagnol (Mi suicidio, trad. Miguel Rubio, Madrid, Trama ediciones, 1997)1. C’est de ce petit bouquin que quatre exemplaires étaient arrivés en Argentine – c’était peut-être en octobre 1998 ou 1999 – grâce au flair de feu Elvio Vitali, propriétaire de la feue librairie « Gandhi », rue Corrientes 1555, qui m’avait fait un clin d’œil, inattendu et décisif, en direction de Roorda. Je me souviens que j’étais un peu pressé quand je suis entré, un après-midi, dans la librairie, cherchant quelque chose de précis, un titre dont, évidemment, je n’ai aucun souvenir, et que j’ai vu, du coin de l’œil, sur l’une des “tables parlantes” de la librairie, la belle couverture portant ce titre “pré-posthume” – comme on dirait des livres d’Édouard Lévé – par lequel l’esprit de Roorda s’est adressé à moi pour la première fois. En prenant en main un exemplaire, que je n’ai même pas eu besoin de feuilleter pour savoir qu’il était la porte d’une découverte capitale, j’avais eu le sentiment d’un message personnel de la part du libraire, qui n’a pas été mon ami mais pour qui j’éprouvais du respect : avait-il lu ce bouquin ? Pourquoi s’était-il risqué à acheter, pendant son dernier voyage en Espagne, ces quatre exemplaires solitaires ? Je me suis demandé bien des fois, après, s’il avait été, tout comme moi, subjugué, ému, émerveillé par la profondeur et le ton de cette fière confession, ce j’accuse tendre et définitif contre le monde et soi-même, ce « suicide autographe », comme je l’ai nommé ailleurs (Dilon 2020). Je ne le lui ai jamais demandé.

À cette époque, en Argentine, seulement deux personnes, à ma connaissance, liraient ce livre tragique mais lumineux. À part moi-même, il y avait Beatriz Sarlo, peut-être la critique littéraire la plus prestigieuse, alors et maintenant, dans les milieux académiques sud-américains, et dont les re- cherches se sont axées, depuis les années 1980, sur cette postmodernité du sous-continent qu’elle a cernée par le concept de « modernité périphérique ». Son jugement fait partie, et de manière centrale, de ce système de consécration qui, à chaque époque, met en perspective et “autorise” les avant-gardes artistiques, en ouvrant au respect des lecteurs “sérieux” les portes que les créateurs les plus originaux ont osé frapper sinon forcer avec désinvolture. Eh bien, le Jour de l’An approchant, elle a été interrogée par le supplément culturel d’un journal mainstream à propos des découvertes de lecture qu’elle avait faites au cours de l’année qui touchait à sa fin ; des deux autres titres qu’elle évoquait ce jour-là, je ne m’en souviens point, mais elle avait mis Mi suicidio, de Henri Roorda, au plus haut de son podium, en l’accompagnant d’un mot bref et sincère d’admiration et assurément de surprise : j’ai compris alors qu’elle aussi était tombée sur la petite pile de bouquins de Trama, à moitié cachés par d’autres livres plus costauds, sur l’une des tables de la « Gandhi ». (Et curieusement, Beatriz Sarlo était dans le public quand j’ai eu la chance de lire, au Literaturhaus de Zurich, pendant la « Semaine de la littérature argentine » en janvier 2019, ma traduction in progress de « L’attente » et « La couleur d’affiches », deux chroniques extraites d’À prendre ou à laisser.) En ce qui concerne Henri Roorda en espagnol, the rest is silence jusqu’au soir du 17 octobre 20192. On est donc dans une petite librairie du vieux quartier de San Telmo, « El Caburé » – mot qui, en plus d’être le nom espagnol de la chevêchette (Glaucidium), signale, dans l’argot du Río de la Plata, un “homme à femmes” – et ce traducteur, qui vient d’avoir cinquante-cinq ans – exactement l’âge de Roorda au moment du coup de (feu direct au) cœur – se trouve entouré d’ami.es qui apprécient ou même produisent de la bonne littérature, mais – eux, ils ne le savent pas – il n’a littéralement pas un sou sur lui. Lui-même, à cette heure-là, heureux comme un chien à deux queues à cause de cette assemblée, n’y pense pas non plus. Mais il est vrai qu’il n’a récolté dans sa vie que des amitiés, des livres et des dettes. Il pense, depuis déjà plus de dix ans, que sa vie n’est matériellement pas viable, et qu’elle le sera toujours moins au fur et à mesure que la vieillesse – qui s’insinue déjà sous bien des formes – arrivera, en lui ôtant la capacité ou l’envie de s’esclavagiser lui-même, enchaîné à son bureau de travail et enchaînant traduction mal payée sur traduction mal payée. Il croit savoir qu’il ne réussira pas à changer la donne, que tout va, comme dirait Samuel Beckett, « cap au pire », et que, un jour, ce “pire” n’aura plus de belles compensations, comme celle de cette “soirée de réussite” où des gens éclairés parleront de ce qui compte peut-être le plus pour lui. Roorda écrivait, dans Mon suicide : « Mais si je restais sur la terre, je n’aurais pas cette vie facile qui me tente. Pour réparer les fautes que j’ai commises, je devrais, longtemps encore, accomplir des besognes monotones et supporter des privations pénibles. J’aime mieux m’en aller » (Roorda 2011 : 53).

À moi, par contre, la tâche de traduire ses œuvres me donnait l’occasion de mettre des mots sur mes propres angoisses et d’en faire une espèce de catharsis par la beauté, à travers celui qui, mieux que personne, avait su les nommer. L’occasion aussi, peut-être, d’ouvrir à son œuvre une vie nouvelle, si dans la traduction, comme le suggère Walter Benjamin, « la vie de l’original atteint son déploiement toujours renouvelé, le plus tardif et le plus vaste » (1991 : 152). C’est le sentiment qui avait accompagné toute la radieuse, et laborieuse, entreprise de traduction, quelque deux ans durant, période précédée de presque vingt ans consacrés à la quête d’un éditeur qui oserait s’y lancer : la soirée du « Caburé » était l’heureuse conclusion d’une longue saison de – comme dirait Roorda – pessimisme joyeux.

« Bonitas ratio »

Mais qui était là, aux côtés du traducteur, pour invoquer, dans le soir frais du printemps portègne, l’esprit d’un écrivain qui, jusqu’à cette date, était resté presque complètement inconnu des lecteurs en langue espagnole ?

Horacio González, écrivain, sociologue, ancien directeur de la Biblio- thèque Nationale, a mis en avant ce qu’il considérait être l’anarchisme hédoniste de Roorda. Je n’ai pas enregistré les mots qu’il a prononcés ce soir-là, qu’il avait improvisés, et je ne lui rendrai pas justice en essayant de le paraphraser3. Par contre, j’ai eu la chance de pouvoir demander à Liliana Heer – poète, psychanalyste, critique littéraire, traductrice de James Joyce – et à Rafael Cippolini – essayiste, chroniqueur, éditeur, curateur d’art, “ freak encyclopédique”, atteint de “bibliophrénie”, Régent du Collège de Pataphysique depuis 2009, et peut-être le plus pointu des spécialistes des avant- gardes de ce côté de l’Océan – de m’envoyer des copies des textes qu’ils avaient, l’un et l’autre, lus pendant cette belle première soirée roordienne à Buenos Aires.

Liliana Heer nous a parlé d’un

fertile labyrinthe de lectures, citations, décortiquements, critiques éloquentes, occurrences et explications qui offrent au lecteur une deuxième haleine, une respiration prémunie de baies vitrés, de vents violents, de spectacles. Roorda a l’air de nous dire : acceptez mais seulement jusqu’à un certain point, pratiquez l’objection, percez les apparences, trouvez des exemples logés sur les bords, suivez les lignes, traversez, ajoutez toujours un détail.

C’est là une approche sensible rendant compte d’un état d’esprit qui va au-delà du fait littéraire, mais qui le sous-tend : d’une certaine manière, c’est un regard nouveau, frais, qui refuse de regarder l’homme qui parle – sur- tout dans les chroniques ou dans l’essai sur l’humour – à la seule lumière du coup de feu à venir, cette trouble lumière de l’après-coup. Elle lit l’homme vivant comme étant un contemporain encore en cours de création, et s’at- tarde spécialement à son humour, qu’elle reconnaît comme le trait principal de l’auteur, même dans Mon suicide.

Rafael Cippolini, par contre, porte son attention sur le contraste entre le style de Roorda et ceux de certains des grands auteurs des avant-gardes de son temps, et c’est là où on a l’impression d’un tardif moment de justice pour l’auteur d’À prendre ou à laisser, car, de cette joute à laquelle il participe sans s’en soucier, il sort invariablement gagnant.

Henri Roorda fut tout style, affirme Cippolini. Rien de ce style présomptueux et malpoli d’Alfred Jarry. […] Roorda exhibe un autre charisme, une autre grâce. La grâce de son style ne provient pas du stilus, du stylet, de la feinte. Aucune incision, aucun trait incisif, mais une autre chose, qu’on va appeler une bonitas ratio, une raison joyeuse.

Puisque la raison ne peut qu’être tourmentée par son désespoir du réel, voilà le « pessimisme joyeux » de Roorda revendiqué en même temps que sa gentillesse, sa bonté, son honnêteté, son humanité. C’est là où je pense que l’accueil de Roorda par des lecteurs sud-américains d’aujourd’hui montre combien son œuvre est allée au devant des avant-gardes de son temps, alors qu’il semblait avoir passé à côté d’elles. Et pour cause. Je pense à Un hombre amable, un roman que Marcelo Cohen, l’un des auteurs argentins contemporains les plus originaux, a publié en 1998 : la seule amabilité de l’homme auquel le titre fait allusion suffit pour déclencher une espèce de révolution dans une de ces villes imaginaires qui constituent la scène de ses romans

– comme une “maladie du bien” dont l’étiologie ne puiserait que dans une profonde reconnaissance de la fragilité des êtres, ce virus lucide n’a pas d’antidote. « Beauté plus pitié, c’est le plus près que nous puissions approcher d’une définition de l’art. Où il y a beauté, il y a pitié, pour la simple raison que la beauté doit mourir », disait Vladimir Nabokov dans sa leçon sur La Métamorphose de Franz Kafka (Nabokov 2009 : 333). Et Rafael Cippolini de poursuivre :

À la différence de Jarry et d’Allais, son humour est toujours pédagogique, trop solaire pour un homme aussi chargé d’obscurité. Roorda n’est jamais cathartique, il ne pisse jamais sur les murs de Jéricho, ses manières sont irréprochables. Et c’est pour ça que nous l’aimons. Parce que nous devinons ces manières délicates, même si c’est faux, même si ce n’est qu’un barrage contre sa propre intensité. Il ne s’altère jamais. La raison joyeuse va avec lui jusqu’à son libelle suicidaire.

Sinon un salut improbable, Rafael Cippolini salue chez Roorda une sorte de santé opiniâtre.

Si on trace, à la manière plutarquienne, une ligne parallèle à celle d’un autre auteur d’expression française, âgé, quant à lui, de vingt et quelques années de plus, et rejeton lui aussi de Néerlandais – je parle de Joris-Karl Huymans – on pourrait entrevoir les deux extrêmes d’une même tradition. Si l’auteur de Là-bas savourait les divins détails avec des coups de langue exagérés, la précision pleins d’effet [de Roorda] nous laisse stupéfaits. Chez lui, rien de tel que se laisser emporter, mais la minutie d’un horloger. Le brillant éblouis- sait le premier jusqu’à le faire sombrer dans des mysticismes diaboliques, tandis que nous voyons le deuxième s’attacher, à maintes reprises, au mât de la raison joyeuse, pour ne pas devenir fou en écoutant le chant des sirènes. Faisons une liste et rapprochons de lui d’autres exemples stylistiques similaires. Je parie que nos candidats, en ce qui concerne le style, vont finir par déraper l’un après l’autre. Pas Roorda : indemne. Quand Roorda faisait sa formation, c’est-à-dire, quand le pédagogue était étudiant, l’esthétique dominante, au parfum français, était authentiquement décadente : Jean Lorrain, Villiers de L’Isle-Adam, Barbey d’Aurevilly, Mirbeau, Gourmont, Schwob, Huysmans. Le style de Roorda, nous l’avons déjà dit, va vers les antipodes. Sa raison joyeuse a le rythme d’une valse composée par Satie.

Celui qui a consacré sa vie à l’étude des avant-gardes ne craint donc pas de reconnaître, ainsi, la radinerie, manifestée par un silence généralisé, des représentants modernes de ces mêmes avant-gardes, en ce qui concerne la figure de Roorda :

Il est donc très compréhensible qu’un adorable disciple de Raymond Que- neau, le belge André Blavier, n’ait point ajouté Roorda à son catalogue de fous rationalistes. Cependant, dans une lettre envoyée, à la fin des années 1950, à Albano Rodríguez – traducteur d’Alphonse Allais et Régent, comme moi-même, du Collège de Pataphysique – Blavier cite Roorda, même si trop brièvement : « Il a pris congé avec l’élégance extrême d’un suicidaire illustré ».

[Mon suicide est] lumineux, jamais pathétique, je dirais même que quelques- uns de ses paragraphes irradient. La tristesse est à nous, pas à lui.

Souffrir sans le savoir

Depuis la sortie du livre chez Paradiso Ediciones, avant et après la soirée de présentation, on a vu proliférer les commentaires sur l’écrivain dans la presse, bien au-delà de ce qui serait “normal” pour un livre d’un auteur in- connu, étranger et mort depuis presque un siècle. Aucun supplément culturel de journal important – à Buenos Aires et aussi dans quelques provinces de l’“interior” de l’Argentine – n’a raté l’occasion de parler de Roorda. La Nación, le journal le plus traditionnel, a donné, en prépublication exclusive, ma préface en entier, suivie de deux des chroniques traduites : « Poignées de main » et « Les discours ». Puis le site de la librairie et maison d’édition Eterna Cadencia, très fréquenté par des amateurs des lettres, a lui aussi repris la préface. Dans ., revue de littérature et culture publiée par Clarín, le journal à plus grand tirage du pays, Emilio Jurado Naón signe, le 13 novembre 2019, un compte rendu très élogieux. L’hebdomadaire digital Otra parte, dirigé par Marcelo Cohen, que j’ai déjà cité, consacre lui aussi un compte rendu au livre le 7 mai 2020 ; Marcos Crotto Vila y reprend un passage de la préface de Roorda à À prendre ou à laisser, bouquin écrit par son « vieil ami Balthasar » :

Ils sont extrêmement rares, les livres dont le public n’aurait pas pu se passer […]. Avant que telle de ces œuvres indispensables eût vu le jour, l’humanité vaquait à ses besognes ordinaires, comme aujourd’hui. Si l’auteur avait jeté son manuscrit au feu, on n’en aurait rien su et personne n’en aurait souffert (Roorda 2012 : 7).

Et le critique argentin de rebondir : « On doit remercier que ces textes aient été sauvés des cendres de l’oubli. En les lisant, on pourrait dire que ce qu’affirme Roorda est faux. Car nous avons bien souffert, en effet, de ne pas les avoir, sauf que nous ne le savions pas ». Des échos de la lecture du livre de Roorda ne cessent pas de parvenir à mes oreilles, plus d’une année après sa publication. Je sens que la graine est triplement semée et qu’on peut dire qu’il y a déjà, au moins en Argentine, un public lecteur hispanophone qui connaît le nom de Roorda et qui attend d’en savoir plus. J’avoue que, sans la pandémie et tout ce qui va avec, j’aurais déjà pensoté à reprendre un projet de traduction plus vaste que j’ai à cœur de mener, et qui comprendrait, assurément, Le Roseau pensotant, plus une sélection des chroniques reprises dans Les Saisons indisciplinées.

Gestation de la geste

Le volume que j’ai réussi à publier chez Paradiso après vingt ans d’insistance a reçu de forts soutiens de la part des institutions suisses liées au livre, telles que Pro Helvetia, le Collège de Traducteurs Looren (où j’ai pu travailler dans des conditions idéales, pendant un mois de résidence, sur un grand nombre des chroniques composant le livre), et finalement la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature. Mais je dois une éternelle gratitude au regretté Michel Froidevaux et à l’Association des Amis de Henri Roorda. Pendant que j’étais en résidence d’écriture, fin 2015, à la Villa Marguerite Yourcenar, dans le Nord de la France, je parlais souvent de Roorda à mes camarades de séjour. Un soir, au dîner, avant d’aller se coucher, l’écrivain Phi- lippe Fusaro m’a demandé de lui prêter l’un des petits bouquins de Roorda édités par Mille et Une Nuits que j’avais avec moi. Le matin suivant, Philippe frappait à ma porte : « Tu te rends compte, Ariel, qu’il y a mention, sur le bouquin, d’une Association des Amis de Henri Roorda ? Tu devrais prendre tout de suite le téléphone et leur passer un coup de fil… ». Les appels pour tout le territoire de l’Europe étaient gratuits, depuis la Villa. « Mais à quoi bon ? », lui ai-je répondu. « Mon cher Ariel, on ne sait jamais… », s’exaspéra Philippe, avec la confiance du type qui a déjà vu des choses invraisemblables se passer très facilement. En effet, ce matin-là j’ai eu Michel à l’appareil. Avant de raccrocher, il a offert à cet inconnu à l’accent bizarre qui l’avait appelé out of the blue une lettre de recommandation à l’intention de toute institution qui pourrait offrir au livre un soutien matériel, en plus d’une somme d’argent pour faire démarrer le projet, et des œuvres complètes de Roorda publiées à L’Âge d’homme : il m’a demandé mon adresse afin de me les envoyer par la poste. Mon séjour dans le Nord fini, c’est moi qui ai pris un train et me suis rendu pour la première fois à Lausanne faire la connaissance de Michel, de sa compagne Danièle Mussard et de leur fidèle complice Marianne Enckell. Je suis réparti les valises pleines d’amitié, de livres et, pour une fois, d’une dette symbolique joyeusement impayable. Il aurait été impossible de faire un livre comme celui-là en Argentine sans leur aide. Ça va être dur de ne pas retrouver Michel dans sa belle librairie HumuS, entouré de ses passions : il faudrait imposer à des personnes comme celles-là une interdiction de décès.

Le sang d’un fils du monde

Revenons à cette autre librairie, à l’autre bout du monde. À la perspicaci- té critique d’Horacio González, à la sensibilité de Liliana Heer, à l’érudition taquine et défiante de Rafael Cippolini, allait s’ajouter, en fin de soirée, un dernier hommage achevant ce spiritisme des mécréants qu’est la louange des écrivains morts. Un autre Rafael – saint patron des voyageurs –, Ra- fael Spregelburd cette fois, dramaturge, comédien, metteur en scène, narrateur et l’une des figures les plus versatiles de la scène expérimentale en Argentine, a incarné Roorda au fil d’une lecture de Mon suicide : en costume d’époque, un révolver sur la table à côté du verre de bon rouge. En s’approchant de la fin du texte, j’ai vu ce comédien très chevronné devoir réprimerles sanglots qui voulaient monter à sa gorge. Quelques jours plus tard, lui- même ferait le récit de la soirée du « Caburé », dans sa rubrique régulière au journal Perfil, le 19 octobre 2019 :

Roorda planifie son suicide et produit l’une des pièces les plus lucides, tristes et drôles qu’on puisse lire. Qui pourra nier, après l’avoir lu, que nous nous sentons tous un peu suicidaires, au moins deux ou trois fois par semaine ? Ariel Dilon a trouvé le bouquin que l’Europe avait voulu égarer. Il l’a traduit avec rigueur, amour et empathie et il m’a demandé que je réalise un rêve de Roorda lui-même : je me suis habillé comme lui, j’ai apporté une arme factice à la présentation du livre, j’ai lu son essai Mon suicide et, pendant que la dernière phrase retentissait encore, on a éteint les lumières et je me suis tiré une balle dans le cœur. C’est ainsi que l’avait conçu l’auteur lui-même : il devait lire sa conférence chez son ami Fritz, propriétaire du Grand Café ; l’annonce porterait l’inscription suivante : « Le conférencier se suicidera à la fin de sa conférence ». Ce n’est que maintenant que la blague a pu finalement se réaliser. La dernière phrase, au fait, indique : « Il faudra que je prenne des précautions pour que la détonation ne retentisse pas trop fort dans le cœur d’un être sensible ». Mais il n’y a de précaution qui puisse arrêter l’écho de ses mots.

Les lumières aussitôt rallumées, les applaudissements éclatèrent ; sous la forte illusion dramatique, les gens étaient vraiment touchés, et soulagés de voir Rafael en vie. Je ne sais plus si ça a été moi ou lui – quand je me suis approché pour le serrer dans mes bras – qui a renversé le verre de vin rouge posé sur la table. On aurait dit du sang, juste à côté du révolver, que nous avions contrefait sans l’avoir voulu, mais qui tombait juste, laissant « une tache ineffaçable sur le plancher de l’honorable établissement » (Roorda 2011 : 52).

Loin du Grand Café, la soirée du « Caburé » touchait à sa fin. Je me sou- viens qu’il y avait de doux sourires et des yeux qui brillaient partout, pleins de gentillesse et de fragilité : bonitas ratio. Roorda était notre semblable, quelque chose de lui nous habitait tous, peut-être, un peu. Les gens, les uns après les autres, prenaient congé et se glissaient dehors : il faisait déjà nuit. Il fallait filer, se sauver nous aussi. Le traducteur a emprunté quelques sous à quelqu’un, en toute discrétion, afin de pouvoir rentrer chez lui. On était bien dans la nuit d’octobre : vivant, surtout. Alive. Où est-ce que j’avais lu, déjà, cette histoire de vin et de sang, petite métaphore pourrie, liée aux idées de sacrifice contre lesquelles Henri se serait sans doute révolté ? Du faux sang, quoi. Fake blood. A forgery, just like the shot. Mais c’est ça la force du théâtre, non ? Rien que du théâtre. And Roorda redeemed.

Bibliographie

Benjamin, Walter, « La tâche du traducteur » [1923], trad. Martine Broda, Po&sie, n° 55, 1991, pp. 150-158.

Dilon, Ariel, « Walser/Roorda », Las Ranas, n° 8, printemps-été 2013, pp. 19-30.

—. « Walser/Roorda », Las Ranas, n° 8, printemps-été 2013, pp. 19-30.

—. « Traductores », La Balandra, n° 10, automne-hiver 2015, pp. 24-30.

—. « Henri Roorda redimido », Eterna Cadencia, 9 janvier 2020, https:// www.eternacadencia.com.ar/blog/ficcion/item/roorda-redimido.html (consulté le 4 juin 2021).

Nabokov, Vladimir, Littératures, trad. Hélène Pasquier, Paris, Laffont, 2009.

Roorda, Henri, Le Rire et les rieurs suivi de Mon suicide, Paris, Mille et Une Nuits, 2011.

—. À prendre ou à laisser : le programme de lecture du professeur d’optimisme, Paris, Mille et Une Nuits, 2012 [1919].

Notes

1 Sans compter le pamphlet pédagogique Efectos de la educación moderna, signé H. Roorda Van Eysinga (sans indication du traducteur), que le journal et maison d’édition anarchiste La Protesta avait publié à Buenos Aires en 1926, quand son auteur était déjà parti – ce que peut être les éditeurs ignoraient encore.
2 Sauf pour quelques efforts préalables que j’ai faits afin de faire passer Roorda. D’abord avec « Walser/Roorda », un article que j’ai publié dans le numéro 8 de la revue Las Ranas (Dilon 2013 : 19-30), où j’essayais de mettre en rapport les vies et les œuvres de ces deux fiers “zéros” qu’on doit à la Suisse. Puis, quelques années plus tard, une petite introduction à l’œuvre de Roorda, suivie de ma traduction de deux ou trois chroniques choisies dans À prendre ou à laisser, publiée dans le numéro 10 de la revue La Balandra (Dilon 2015 : 24-30).
3 À l’heure où le traducteur fait une dernière relecture des épreuves pour cet article, il apprend la triste nouvelle du décès d’Horacio González, intellectuel lucide et intègre, inteprète irremplaçable de ce déroutant objet nommé « Argentine ».
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