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Entre littérature et anthropologie : la "raison littéraire" d’Éric Chauvier

Laurent DemAnze
UMR Litt&Arts, Francia

Entre littérature et anthropologie : la "raison littéraire" d’Éric Chauvier

Versants, vol. 1, núm. 69, pp. 15-26, 2022

Universität Bern

Abstract: L’œuvre d’Éric Chauvier s’écrit au confluent de la littérature et de l’an- thropologie : il puise chez les écrivains des outils épistémologiques et des dis- positifs cognitifs, pour élargir la puissance descriptive et la force politique de l’anthropologie. Ce faisant, il interroge les frontières disciplinaires et relance le dialogue mené depuis plus d’un siècle entre ces champs, moins sur le mode de l’affrontement que sur celui de la coopération. C’est alors l’onirique ou le bizarre que la littérature suscite, pour introduire l’inconfort et la dissonance dans les outils des sciences sociales.

Keywords: Chauvier, anthropologie, Modiano, Baudelaire, enquête.

Du conflit de territoire au terrain d’entente

Le XIXe siècle a connu, comme on le sait, un grand partage disciplinaire qui vit le royaume des Belles Lettres éclater en une myriade de champs disciplinaires spécialisés et parfois cloisonnés. Émergence de méthodologies distinctes, formalisation de protocoles, naissance d’institutions légitimantes sont autant d’opérations qui constituent un champ, en distinguent les acteurs, en séparent les parcours. Cette reconfiguration épistémologique est fréquemment pensée selon une perspective spatialisée . champs, territoires, frontières, tels sont les termes d’une métaphore, la plupart du temps ininterrogée, pour décrire les oppositions, les interactions et les circulations (Racheboeuf 2021).

Ce partage et cet éclatement sont particulièrement sensibles dans l’his- toire au long cours de l’anthropologie : Vincent Debaene a précisément noté dans L’Adieu au voyage que la tradition d’un deuxième livre de l’ethnographe, libéré d’une stricte méthodologie pour s’aventurer aux lisières de la littérature, conforte les partitions, au lieu d’inquiéter les délimitations. Mais l’époque contemporaine semble connaître un bouleversement de ces partages dans un contexte d’indisciplinarité de plus en plus revendiquée, non seulement parce que l’anthropologie mobilise explicitement la littérature comme un partenaire d’élucidation, selon la formule de Dominique Viart (2019), mais aussi parce que la littérature connaît aujourd’hui un tournant ethnographique (Foster 1996). Émerge, en effet, une « littérature de terrain » (Viart 2019) dans laquelle les écrivains se frottent au concret des territoires sociaux, les amenant non seulement à restituer les luttes sociales, à consigner les voix et les rumeurs d’une démocratie en difficulté, et à penser leur geste littéraire sous le signe de la remédiation, sinon de la réparation (Gefen 2017). Depuis la fin du XXe siècle, les rapports entre littérature et anthropologie seraient passés d’un « conflit de territoire » à un« terrain d’entente » (2021 : 24) pour reprendre la belle expression d’Éléonore Devevey. Cette formule indique fortement que la situation de concurrence symbolique en espaces disjoints cède le pas aujourd‘hui à des potentialités d’inventivité renouvelées, des gestes de détournements subversifs et des in- teractions plurielles : ce sont là des « dynamiques de recomposition » (Devevey 2021 : 22) dont l’œuvre d’Éric Chauvier est emblématique.

Ce réajointement indiscipliné des champs, Éric Chauvier le mène en effet depuis les marges de l’anthropologie, au contact étroit avec la littérature. Il dessine un parcours en marge, ponctué tout ensemble de textes anthropologiques et de récits de plus en plus marqués par la fiction, chez un éditeur littéraire. Ces contacts et ces frottements, il les mène sans doute avec cette inventivité formelle, parce qu’il occupe une place institutionnellement dé- calée, comme il le rappelle dans un récent entretien dans la revue Fixxion, en analysant sa position dans le champ depuis la publication de Profession anthropologue :

J’avais écrit à l’époque ce livre qui, m’ayant positionné en dehors de l’institution, m’avait donné toute l’énergie qui sied à quelqu’un qui sort brutalement de l’institution. […] Le fait d’être un peu dissonant m’a amené à questionner les critères de l’institution (Chauvier 2019 : §2).

La place marginale et la position liminaire sont une marge de manœuvre et un regard éloigné sur les règles du jeu de l’institution elle-même : il y a une liberté reconquise par la position déplacée, qui l’amène à aborder avec audace les injonctions disciplinaires et les contraintes méthodologiques1.

Écrire l’anthropologie

Cette excentricité envers les institutions suscite un regard décalé, attentif aux manques et aux angles morts de la discipline. Les lecteurs d’Éric Chauvier savent notamment à quel point son œuvre s’attache à interroger les concepts des sciences sociales pour en dénoncer la force prescriptive plus que leur capacité descriptive. Il rappelle, en somme, que les modalités d’écriture sont cardinales dans l’élaboration des savoirs : l’écriture relève moins d‘un enjeu stylistique, porté par un souci de bien écrire, mais d’une véritable recherche de dispositif formel aux conséquences épistémologiques. C’est dans cette perspective qu’il noue un dialogue étroit et constant avec la littérature, pour y puiser autant de ressources cognitives pour élargir la capacité d’élucidation de l’anthropologie. La littérature acquiert ici une place particulièrement intense, et les écrivains ne sont pas sollicités pour la puissance esthétique de leur phrase, mais bien pour une potentialité épistémologique : « Les écrivains ne sont pas seulement des pourvoyeurs de fictions ; ils disent aussi quelque chose de la vérité en inventant des voix et en portant une épistémologie » (Chauvier 2011 : 175). Voilà pourquoi il interroge les modes de constitution du champ disciplinaire et les modes d’apprentissage de l’anthropologie, en pointant les manques dans les formations et les parcours : « De façon plus profonde, l’apprentissage de l’écriture en anthropologie n’a jamais été de mise puisque l’acte d’écrire était, à la façon des sciences de la nature, purement et simplement occulté » (Chauvier 2011 : 167).

Pour autant, ce réajointement entre littérature et anthropologie, Éric Chauvier le mène de manière singulière et se différencie nettement de perspectives antérieures. D’une part, il prend ses distances avec le souhait de Marcel Mauss réclamant que les sciences sociales aillent de pair avec une exigence d’écriture : c’est que Marcel Mauss mobilise le roman de Zola comme modèle et le carnet de notes comme marqueur d’une exigence de transcription d’un terrain social. Se rejoue là, selon Éric Chauvier, la croyance désormais contestée en une représentation transparente du réel, en une mimesis fidèle ou un enregistrement sans déformation : « Tout noter, de la façon la plus précise qui soit, revenait, confusément mais sûrement, à objectiver la réalité observée » (Chauvier 2011 : 168). Ce dispositif mimétique repose sur un fantasme d’objectivation et de transparence, à rebours du projet d’Éric Chauvier, soucieux au contraire de prendre en charge les perturbations suscitées par le regard de l’observateur et les ambiguïtés de la communication, lors de la pratique de l’entretien. D’autre part, il tient à distance les propositions de Clifford Geertz : s’il reconnaît dans les propositions de l’anthropologue une manière de problématiser l’autorité du savant et ses postures autoritaires en décelant sous la production de savoir« des procédés, voire des ficelles, explicitement littéraires » (Chauvier 2011 : 171), il lui reproche de ne pas procéder à une « investigation textuelle des contextes ». C’est là se limiter à une manière de déceler la rhétorique sous les apparences savantes, quitte à occulter les interactions avec l’observé et la teneur politique de l’enquête. Voilà pourquoi il en appelle à articuler ensemble prise en charge de l’ordinair, perspective interactionniste et formalisation littéraire :

Avec l’anthropologie de l’ordinaire, il ne s’agit plus seulement de débusquer la dimension littéraire contenue dans les textes anthropologiques, mais d’inventer des formes textuelles adaptées à l’enquête de l’anthropologue (Chauvier 2011 : 173).

« La raison littéraire »

C’est dans ce geste renouvelé de frottement de l’anthropologie à la littérature qu’Éric Chauvier propose de mettre en exergue les gestes et les dispositifs formels des sciences sociales, « en réhabilitant l’activité d’écriture et, plus encore, la raison littéraire inhérente au processus de transcription de l’enquête » (Chauvier 2011 : 171). Une telle formule n’est pas sans un effet d’énigme ou d’étrangeté, tant l’association de la littérature à la raison n’est pas chose courante : depuis quelques années, la critique souligne la potentialité cognitive de la littérature, voire décrit la connaissance de l’écrivain, pour reprendre la belle formule de Jacques Bouveresse (2008), mais souvent en insistant davantage sur la capacité empathique, la force reconfiguratrice, la puissance modélisatrice de la littérature, plus que sur une rationalité, même oblique ou indirecte. Sans doute est-ce une rationalité partagée entre littérature et anthropologie, brouillant les partages disciplinaires, mais c’est plus spécifiquement l’invention formelle d’outils de restitution de l’enquête : « J’entends par là l’usage d’outils d’invention et, éventuellement, de transgression, de conventions usuelles peu adaptées aux enjeux de restitution du monde vécu par l’anthropologue. Exprimer l’ordinaire nous contraint effectivement à l’inventivité et à nous poser des problèmes de mise en forme spécifiquement littéraires » (Chauvier 2011 : 173).

La formule conserve néanmoins une teneur d’étrangeté : voilà pourquoi Dominique Viart amène Éric Chauvier, dans un entretien paru dans Fixxion, à la préciser. Cette formule relève d’abord d’une zone d’indécision ou d’une marque d‘hésitation, puisque tour à tour l‘anthropologue emploie « raison littéraire » à défaut de dire littérature, trop ambitieux selon lui, puis infléchit le syntagme en « dispositif littéraire », avant de proposer « poétique » ou encore « raison fictionnelle ». Ensuite, cette formule vient pointer les limites de la discipline anthropologique :

La littérature, pour moi, elle apparaît – mais je ne dis même pas littérature, ce serait un peu ambitieux –, la raison littéraire, ou le dispositif littéraire, apparaît dès lors que les conventions qu’on m’a données sur les bancs de l’université quand j’ai appris les sciences sociales, sont insuffisantes, et que je ne peux plus, avec les outils des sciences sociales, analyser des situations qui pourtant à mes yeux méritent d’être analysées (Chauvier 2019 : §5).

Concept en mouvement, marque d’une impuissance disciplinaire, la raison littéraire est enfin la mobilisation d’une vaste bibliothèque d’outils et de procédures qu‘Éric Chauvier emprunte aux écrivains. L’anthropologue mobilise en effet une très vaste panoplie littéraire pour étendre les possibles de l’écriture anthropologique : les écrivains sont autant d’inventeurs conceptuels, de créateurs de dispositifs cognitifs et d’émancipateurs épistémologiques. Anthropologie de l’ordinaire constitue une bibliothèque élective d’alliés substantiels, où Éric Chauvier décrit les opérations de pensée intensifiées à leur contact : tressage polyphonique des voix chez Dostoïevski, saisissement du réel par le fragment chez Arno Schmidt, requalification de la théorie comme construction paranoïaque chez Philip K. Dick, phénoménologie linguistique attentive aux remous insensibles de la sous-conversation chez Nathalie Sarraute. Les pages finales de l’essai mènent même une lecture parallèle de Proust et d’Anthropologie : Éric Chauvier retrouve dans la fresque romanesque de Proust une même attention aux intermittences de la communication, aux anomalies du langage, saisies par un narrateur qui en creuse les implications politiques et les conséquences réflexives.

La place de l’œuvre de Nathalie Sarraute, dans cette bibliothèque, est cardinale : l’écrivaine et l’anthropologue creusent pareillement les mouvements psychologiques sous les mots, les interstices de la conversation. Ils portent la même attention à l’infra-linguistique, au mouvement des tropismes et aux dynamiques sous-jacentes de contagion et de circulation des affects et des émotions. L’une et l’autre retranscrivent le plus ténu des situa- tions d’énonciation, dans un geste de contextualisation de la communication, qui est au cœur de la réflexion anthropologique d’Éric Chauvier. C’est cette proximité qu’il note dans l’entretien : « L’usage de la parole est presque explicitement ce que je tente de faire des années après – évidemment sans me comparer. La démarche qu’elle utilise dans L’usage de la parole où elle prend des phrases au coin d’un comptoir d’un café, des phrases ordinaires qu’elle analyse, n’est pas de la pragmatique : elle fait de la littérature » (Chauvier 2019 : §14). Éric Chauvier va puiser dans la poétique de Nathalie Sarraute une ressource formelle, mais sans homogénéiser les champs, ni faire de l’écrivaine une anthropologue sans le savoir : il maintient des intensités de langue distinctes, des protocoles de légitimation spécifiques.

Ce sont de telles sollicitations de la puissance cognitive des écrivains que je voudrais déplier à partir de deux exemples concrets, où la littérature est une alliée précieuse dans l’expérimentation formelle et épistémologique menée par Éric Chauvier : il s’agira dans un premier temps de resituer la place singulière qu’occupe l’œuvre de Patrick Modiano dans Anthropologie pour mener une recherche de l’ordinaire et dans un second temps d’analyser la mobilisation de la silhouette baudelairienne dans un contexte contemporain pour creuser sa puissance d’étrangeté et de dissonance.

Patrick Modiano entre ordinaire et onirique

Dans Anthropologie (2006), apparaît fugitivement, sur le bureau d’une assistante sociale, Dora Bruder de Patrick Modiano : si cette apparition est marquée du sceau du doute et de l’hésitation, chez un narrateur sur le point de céder à la paranoïa interprétative, les échos entre l’enquête menée par le narrateur sur une jeune femme croisée puis disparue et les fuites de la jeune femme juive dans le Paris occupé de la Seconde Guerre mondiale sont évidents. Une enquête autour d’une femme en fuite, moins pour la retrouver dans un geste d’arraisonnement ou de traque à la teneur sexuelle trouble que pour rendre sensibles les raisons d’une disparition et les conditions de possibilité d’un évanouissement. Malgré une semblable enquête autour d’une disparition et une écriture magnétisée par une absence, l’écart est considérable entre l’écriture d’Éric Chauvier attachée à saisir l’ordinaire des situations, dans une immersion périurbaine, et la tonalité mélancolique du prix Nobel de littérature, obsédée de fantômes évanescents et de traces impalpables. L’apparition du livre de Modiano au détour de l’enquête sur la jeune Rom, même si cette apparition oscille entre réalité et fantasme du narrateur d’Anthropologie, marque une commune attention à ce qui disparaît et noue ensemble entreprise littéraire et sciences sociales.

Cette tension, Éric Chauvier l’analyse dans un article en hommage à Patrick Modiano, à l’occasion du Cahier de l’Herne qui lui est consacré (2012). Il commence par opposer leur démarche au motif littéraire topique de la quête d’une jeune femme perdue dans le labyrinthe des villes : non seulement il ne s’agit pas d’une traque érotique, mais surtout leur enquête ne relève pas d’un projet socialement distinctif.

Seuls les membres d’une classe nantie seraient suffisamment maîtres de leur temps pour engager cette quête historico-poétique que d’autres plus ancrés dans la lucidité et la matérialité (la classe populaire), tiendraient pour contingence. En définitive, ce serait un luxe de riche que de rechercher une jeune femme pauvreoù l’on repense à André Breton et à Philippe Sou- pault, poètes oisifs, soucieux de dilapider leur temps en esthètes (Chauvier 2012 : 168).

Ni projet esthète, ni quête historico-poétique, les investigations de Chauvier et de Modiano ont en commun de neutraliser ou d’interroger les marques de distinction sociale, pour cerner les conditions d’une disparition « au-delà de nos signes distinctifs » (Chauvier 2012 : 169). Si Anthropologie travaille à consigner soigneusement les distances sociales et les représentations de classe qu’elles conditionnent, pour les annuler, l’œuvre de Modiano par ses intermittences et son trouble onirique efface les signes identitaires pour creuser l’espace d’un commun. Par des gestes diamétralement opposés, précision critique d’une restitution sociale ou indétermination onirique, l’un et l’autre seraient à la recherche d’un espace commun, d’un appariement des êtres et des consciences à la vive ambition politique : « la voix du narra- teur de Dora Bruder initie une posture puissamment politique, qui nourrit directement ma recherche de X » (Chauvier 2012 : 169). Voilà pourquoi Éric Chauvier est si attentif dans la lecture originale qu’il mène de l’enquête menée par Patrick Modiano à tous les gestes d’effacement, les incertitudes de la représentation, les intermittences de la restitution : une poétique du banal, une saisie du n’importe qui, à l’œuvre dans une écriture de l’indistinct ou du trouble.

Il suggère ce que nous sommes tous au travers de personnages génériques, dont les traits sont volontairement indistincts : « Une femme aux cheveux courts, l’air indifférent » (Chauvier 2012 : 170).

Ce que retrouve en somme Éric Chauvier dans l’esthétique onirique de Patrick Modiano, même si elle est lestée d’archives et de documents, c’est une manière de restituer le réel à rebours des options naturalistes : une manière d’inquiéter la croyance en une stabilité des faits, en une séparation des espaces sociaux et des consciences. L’esthétique naturaliste est tout ensemble tenue à distance pour l’illusion réaliste sur laquelle elle se fonde que pour la ségrégation sociale qu’elle intensifie en rendant visibles les marges dans un voyeurisme sans identification possible. L’art de la suggestion de Modiano comme le creusement infralangagier des dysfonctionnements de la communication de Chauvier sont au contraire tendus vers un appariement des consciences, une possibilité d’identification, le souci d’un commun.

Patrick Modiano et Éric Chauvier marquent en somme la disparition d’une jeune femme, pointent son évanescence comme une tache aveugle des représentations et du langage, pour battre en brèche la réduction des styles d’existence, l’objectivation des singularités, en soustrayant cette figure à toute possibilité de lisibilité sociale. C’est ce que souligne l’auteur d’Anthropologie, il s’agit de refuser la « neutralisation pure et simple des formes de vie » (Chauvier 2006 : 46). Comme je le notais dans Un nouvel âge de l’enquête (Demanze 2019), c’est ce refus d’une réduction naturaliste ou d’une illusion factuelle qui permet d’apparier l’esthétique du nimbe de Patrick Modiano et l’écriture kaléidoscopique autour d’une figure évanescente chez Éric Chauvier : non pas fixer les errances de la jeune fille, à force d’archives et de témoignages, mais pointer les espaces d’incertitude et les angles morts de son parcours pour la maintenir comme une ligne de fuite indécidable de la trame narrative. Le souvenir de lecture permet au-delà d’un tressage de vies parallèles d’inventer des modes d’apparition ou de convocation d’une figure, à rebours des systèmes représentatifs.

L’apparition de Dora Bruder sur le bureau de l’assistante sociale, dans Anthropologie, répond à cette quête essentielle, qui concerne directement cette jeune Rom bientôt effacée par le fonctionnement d’une société où l’exclusion est loi, où l’indifférence est norme. Comme si Dora, devenue personnage littéraire, pouvait ramener dans la lumière le visage de X, cette autre invisible, dans une autre ville, bien des années plus tard (Chauvier 2012 : 171).

Éric Chauvier et Patrick Modiano procèdent à un semblable estompage des identités et à une atténuation des marques temporelles, malgré l’exactitude des archives et la précision des notations. Brouillage historique, érosion des marques individuelles, moments d’indistinction, évanescence des silhouettes sont autant de manières d’éloigner le récit du romanesque de la quête érotique pour le porter vers l’anonyme, le quelconque et l’ordinaire, mais un ordinaire instable et étrange. Éric Chauvier pratique, à la façon de Patrick Modiano, un art de l’estompage et du brouillage, pour rompre avec la précision des portraits et des notations réalistes : il s’ouvre à la banalité, à l’ordinaire, pour susciter « avec le lecteur un appariement de consciences sur le mode de l’expérience commune » (Chauvier 2012 : 169). Les identités s’estompent, s’abolissent ou se confondent, mais pour mieux cerner la menace d’effacement des institutions sociales et du langage spécialisé.

Dissonances baudelairiennes

Dans Le Revenant (2018), Éric Chauvier s’aventure explicitement dans un dispositif fictionnel, en imaginant que Charles Baudelaire revienne aujourd’hui sous l’allure d’un zombie. Le macabre et le morbide sont en continuité avec l’esthétique baudelairienne, attachée à dire le sordide moderne ou à décrire une charogne : les fêtes macabres, le gothique d’un romantisme noir nourri de la lecture de Poe laissent ici place à la figure du zombie popularisée dans les fictions postapocalyptiques (Engélibert : 2019). Éric Chauvier procède là à une rencontre anachronique entre des horizons esthétiques distincts ou à un geste de réactualisation, permettant sous couvert de fiction de déplacer et de réactualiser la figure baudelairienne dans un contexte contemporain : cette présence intempestive ou plutôt cette revenance du poète2 s’énonce sous couvert de fiction, par une suspension déterminée de l’incrédulité.

Ne vous demandez pas quelle malédiction l’a arraché aux ténèbres car, comme chacun sait, dans le cinéma populaire et dans la littérature de gare, un mystère nimbe toujours la zombification des mortels. Peu importe qu’il s’agisse d’un champignon toxique inconnu, d’une bactérie mystérieuse ou d’une source radioactive, Charles est bel et bien de retour parmi les vivants (Chauvier 2018 : 12).

Ce retour anachronique du poète parisien est l’occasion d’ausculter l’ef- fet d’étrangeté ou de dissonance suscité par la présence d’outre-tombe du poète. Le récit est construit selon un dispositif sériel de rencontres successives constituant à mesure une traversée de la ville contemporaine et de ses figures emblématiques : cadre pressé, artiste en résidence, marginal vendeur de crack ou prostituée slave. Comme le rappelle l’ouverture du livre, c’est précisément parce que Baudelaire a été le témoin privilégié du basculement moderne qu’il est sollicité, sinon invoqué comme sismographe de la surmodernité pour reprendre le mot de Marc Augé ou de la postmodernité pour reprendre celui mis à l’honneur notamment par Jean-François Lyotard3:

Il assiste à l’écroulement de l’ancien monde et à l’émergence de la sainte typologie de la modernité […]. Il n’est pas hasardeux d’affirmer qu’il n’existe sans doute pas de plus grand témoin d’une plus grande époque, traversée de plus grandes mutations, que ce crevard-là, qui se traîne, les yeux révulsés, comme halluciné, sur les pavés parisiens rendus glissants par le crachin hivernal (Chauvier 2018 : 17-19).

Cette traversée urbaine est donc menée depuis un regard déplacé, une représentation décadrée, et à plusieurs titres : d’abord, parce que l’écart historique permet de considérer avec un contraste accentué les inflexions économiques et les modifications dans les manières d’être ; ensuite, parce que l’insolite métamorphose en zombie accentue un burlesque sordide et un tropisme vers le bas corporel ; enfin, parce qu’aucun des passants ne recon- naît dans cette figure déchue le poète des Fleurs du mal qui reste pour ainsi dire incognito. Le décalage interroge la place d’une littérature désacralisée au sein de l’époque contemporaine : « Le monde est peuplé d’ignorants qui ne savent pas distinguer les poètes des zombis » (Chauvier 2018 : 45). Éric Chauvier mène en quelque sorte à son comble la propre analyse de Baudelaire sur la perte d’auréole des poètes.

Le récit tresse insensiblement au parcours du poète d’outre-tombe quelques citations baudelairiennes, sans solution de continuité, sinon les italiques permettant de marquer l’espace d’un écart. Les mots du poète inventant la flânerie ou chantant la sensualité ténébreuse de Jeanne Duval fonctionnent à la manière d’un flux de conscience ou de souvenir, permettant d’accéder au ressassement mental du zombie : mais ce geste-là, avec l’écart de langue accentué par l’italique, désajuste le présent, creuse une étrangeté dans la représentation du contemporain en suscitant une dissonance. Tout le récit est en effet à placer sous le signe de la dissonance : la présence du poète d’outre-tombe met en effet en évidence les violences latentes de la société, les normes implicites, l’exiguïté des manières de faire. La figure baudelairienne et sa langue rendent sensibles les normes tacites de la société : la bizarrerie du poète ou l’étrangeté de sa langue ont une puissance de révélation de l’ordinaire et de ses normes, comme l’a montré l’ethnométhodologie.

Pour Garfinkel, la norme émerge dès lors que j’introduis dans une situation apparemment normale de la perturbation, de l’étrangeté, de la bizarrerie (je cite ses termes). Vous pouvez observer que dans une rue, quand quelqu’un se met à hurler à la mort au milieu d’une situation qui n’est pas prévue pour cela, des comportements adaptatifs apparaissent : les personnes se mobi- lisent pour essayer de parer à la situation. Et pour Garfinkel le sens émerge dans ces comportements adaptatifs. C’est passionnant, c’est là une idée très littéraire (Chauvier 2019 : §5).

Baudelaire, dont on connaît le goût pour le bizarre, est précisément cette figure étrange qui vient faire effraction dans le corps social. Le transformer fictivement en zombie, c’est ajouter à l’incongru et à la bizarrerie, pour mettre en évidence la violence tapie au sein de la norme : à mesure de son trajet en effet, une sourde violence sociale ou une indifférence cruelle ne cessent d’être mises en exergue, interrogeant les valeurs et les conventions de la société par un jeu de renversement : « Qui est le monstre à cet instant ? » (Chauvier 2018 : 44).

Patrick Modiano et Charles Baudelaire sont deux intercesseurs exemplaires de la « raison littéraire » développée par Éric Chauvier : l’un par l’onirisme, l’autre par le bizarre, ils permettent de saisir des aspects du dialogue renouvelé entre littérature et sciences sociales. En effet, au lieu d’aller puiser à des écrivains dont la veine sociale ou la puissance réaliste sont avérées, les romanciers du réel par exemple, pour reprendre l’expression de Jacques Dubois (Dubois 2000), il va mobiliser des outils suscep- tibles de battre en brèche toute illusion réaliste, tout figement naturaliste, pour réintroduire l’inconfort politique, le trouble ontologique, l’inquiétude sociale. La littérature n’est pas sollicitée pour une puissance d’élucidation du corps social mais au contraire pour l’effraction dissonante et l’impulsion politique qu’elle vient susciter au cœur même des outils et des concepts des sciences sociales.

Bibliographie

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Notes

1 On peut ainsi noter qu’Éric Chauvier n’a pas été recruté dans un département d’anthropo-logie, mais dans une école d’architecture. Son travail sur le périurbain l’explique pour une grande part, mais aussi la liberté disciplinaire de telles institutions ouvertes notamment à la recherche-création et aux croisements disciplinaires.
2 Cette réflexion sur la présence contemporaine des fantômes et du spectral doit beaucoup aux belles réflexions de Georges Didi-Huberman, L’Image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2002 et de Jean-François Hamel, Revenances de l’histoire. Répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2006.
3 Je renvoie aux essais importants de Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979 et Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 1992.
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