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Pousser le curseur. L’enquête fictionnelle chez Éric Chauvier

Marc-Henry SOULET
Université de Fribourg, Suiza

Pousser le curseur. L’enquête fictionnelle chez Éric Chauvier

Versants, vol. 1, núm. 69, pp. 89-115, 2022

Universität Bern

Abstract: La conception de l’enquête qu’Éric Chauvier déploie dans son œuvre, c’est tout au moins l’idée que j’essaie de défendre dans cet article, n’est pas tant située quelque part entre anthropologie et littérature, qu’elle caractérise une forme d’anthropologie qui s’appuie sur la littérature, à la fois comme fiction et comme récit, parce qu’elle est habitée par une recherche continuelle sur la fa- çon d’approcher ce qui échappe constamment à l’énonciation, l’altérité. Éric Chauvier a besoin de mobiliser d’autres méthodes que les formules standardi- sées et les protocoles de recherche savants en raison de leur impuissance à sai- sir l’expérience humaine dans sa polyphonie et dans son inconstance, dans sa fragilité et sa précarité aussi quand l’enquête s’attaque à rendre compte de « vies minuscules ».

Keywords: Enquête fictionnelle, épistémologie de l’ordinaire, dispositifs litté- raires, exigence de réel, vies minuscules.

Inventer une voix ou trouver une voie

Prendre le contrepied de l’énoncé selon lequel Éric Chauvier aurait inventé une nouvelle voix, une nouvelle manière d’écrire à michemin entre littérature et anthropologie, telle est l’idée maîtresse de cet article. Cette voix qui fait irruption dans l’espace littéraire se caractériserait notamment par la volonté phénoménologique de coller au concret du vécu des sans-voix et de contribuer, par des dispositifs littéraires, à faire accéder le lecteur à des expériences sociales jusque-là tues, à tout le moins inaudibles. C’est en partie vrai. Mais ce n’est pas cela qui me semble caractériser le plus l’entreprise intellectuelle d’Éric Chauvier. Il est d’abord et avant tout un anthropologue qui cherche à sortir des contradictions internes de cette discipline (exotisme, distanciation observé/observateur, vision émique ou étique…) et qui s’est efforcé, pour dépasser cellesci, de mettre en place des dispositifs qui, à la fois, s’ancrent fortement dans la quête anthropologique de l’altérité et rompent avec l’orthodoxie disciplinaire. Il cherche, non sans tâtonnements, par le tâtonnement même, à trouver une voie originale respectueuse de l’expérience singulière vécue par les enquêtés. Et ce qui est le propre de cette voie, c’est justement de poursuivre le cœur du métier de l’anthropologue, l’enquête, par d’autres modalités, peu conventionnelles puisque rompant avec les préceptes les plus partagés de la discipline, notamment en développant ce que j’appelle l’enquête fictionnelle qui pousse l’enquête audelà de la factualité pour mieux rendre compte de l’expérience concrète sans la réduire ou la raboter. Il s’agit, en ce sens, moins d’une pratique littéraire de terrain que d’une forme très singulière de l’enquête anthropologique poussée au-delà de ses limites.

Une évidence, enquêter

Éric Chauvier, est-il (encore) un anthropologue ? De quelle anthropologie est-il question dans cette exploration qu’Éric Chauvier nomme son “anthropologie” (Jouenne 2008 : 1)1 ? A-t-il (désormais) franchi le Rubicon, lui dont on peut voir certains livres « presque balancer du côté de la littérature » (Viart & Chauvier 2019 : 23)2 ? Mais, plus que de rejouer un vieil (et stérile) antagonisme entre sciences et littérature pour s’en attribuer la paternité (intellectuelle bien sûr)3 ou d’avancer avec Wolf Lepenies (1990) l’idée de sciences sociales comme troisième culture, entre science et littérature, et de considérer donc qu’Éric Chauvier est un Janus bifrons, probablement mieux vautil, avant d’engager la réflexion critique sur son entreprise, constater qu’il s’inscrit dans un mouvement contemporain de rapprochement des programmes de travail tant de la littérature que des sciences sociales. Son œuvre s’inscrit en effet dans un contexte spécifique marqué par deux phénomènes majeurs. D’une part, le retour de l’enquête dans la littérature (sous d’autres formes que la version positiviste incarnée par Émile Zola), remarquablement analysé par Laurent Demanze (2019a)4. Cette nouvelle littérature de terrain ne cherche d’ailleurs pas tant à documenter positivement le contexte pour donner plus de réalisme aux personnages, qu’à tenter, par une implication et une confrontation au terrain par l’enquête, à rendre compte d’un réel opaque, d’un concret robuste rétif aux significations exogènes importées, un concret qui, justement, résiste à l’épreuve positiviste. D’autre part, le tournant narratif en sciences sociales, marqué par l’importance accordée au récit5, par la mise en œuvre de procédures mi-documentaires, mi-fictionnelles6 ou bien encore par un dispositif reconstructif de plausibilités historiques sans faits objectivables7, sans oublier, bien sûr, l’histoire contrefactuelle faisant, par définition, la part belle à la fiction, sans pour autant renoncer à s’appuyer sur de la factualité8. Éric Chauvier emblématise ce double mouvement et, même, illustre à l’envi ce que le trouble des genres peut produire de surplus de sens. Refusant une approche de surplomb, il traque un savoir modeste en prolongeant l’enquête sur la piste d’un réel tout à la fois opaque et précaire, une enquête parfois en trompel’œil, à tout le moins, une enquête dans laquelle la frontière entre la factualité et la fiction n’est pas nette, une enquête étrange, et souvent déstabilisante. Le statut du matériau qu’a le lecteur entre ses mains ne manque pas de l’interroger ; et c’est d’ailleurs ce qui est instamment recherché par Éric Chauvier dans sa procédure narrative de mise en récit de l’enquête, sans doute parce que la fiction y est mobilisée « à la fois comme dispositif heuristique de figu- ration du réel et d’établissement des faits » et comme « support d’infinies contreenquêtes » (Demanze 2019b : 1).

Éric Chauvier est toutefois fort éloigné de l’amateur, voire de l’imposteur, qu’est l’écrivain-enquêteur qui, auxyeux de Laurent Demanze (2019 : 164 et suivantes) n’est pas un frein, mais au contraire représente « la condition sine qua non d’une exploration guidée par la conscience modeste et apaisée d’une impossible explication de la totalité des choses » (Zerilli 2019 : 2). Il n’est pas un braconnier qui va chasser sur le terrain pour laisser flotter son imagination et sa réflexion en se laissant porter par ses impressions et ses émotions. Loin de là. Ce n’est pas pour rien qu’il instaure des pactes de factualité dans ses récits d’enquête comme dans Si l’enfant ne réagit pas, (minutage horaire et comptabilité de ses passages aux toilettes pour réécouter la voix de Joy) et dans Anthropologie (journal de terrain minutieusement daté quotidiennement). Originaire de Saint Yrieix la Perche où il retourne trois ou quatre fois par an, quand il enquête pour La Petite ville (2017), il s’y immerge pendant six à sept semaines, réalise de nombreux entretiens et consulte moult documents et archives. C’est ce sérieux du travail d’enquêteur qu’il explicite lors d’un entretien avec Pierre-Henri Ortiz, à mille lieues de la projection fictionnelle que peuvent en avoir ses lecteurs :

Avant de répondre à votre question, il me faut vous dire, de façon tout-à-fait bienveillante, qu’il y a ici un beau malentendu. Je n’utilise jamais la fiction, comprise dans son sens simple d’opposition à la vérité. Toutes mes enquêtes ont été notées, enregistrées ou ont fait l’objet de souvenirs. Par contre, à votre décharge, vous les avez lues sur un mode littéraire qui vous a mené à cette association d’idées. Certains de mes lecteurs me font cette remarque et je la trouve riche de possibles : comment la forme littéraire, qui consiste simplement pour moi à raconter le plus précisément possible une enquête, peutelle mener à cette impression de fiction ? (Ortiz & Chauvier 2015 :1).

La plupart des ouvrages d’Éric Chauvier reposent sur la pratique de l’enquête, même ceux auxquels elle semble la plus étrangère comme Contre Télérama (2011a) ou Plexiglas mon amour (2021). Enquêter, c’est le cœur du métier pour lui. Il ne lui est pas possible de comprendre le problème qu’il se pose s’il n’a pas, d’une manière ou d’une autre, un corps à corps avec le terrain. Même si le problème à comprendre naît d’une expérience singulière par laquelle il est concerné (ou se concerne) au premier chef, il faut bien s’imprégner de celleci pour la saisir et lui restituer sa signification. Mais, parado- xalement, si les éléments de factualité sont omniprésents dans ses ouvrages (cf. Somaland [2012a], Anthropologie, Si l’enfant ne réagit pas), en même temps, l’enquête est broyée dans son orthodoxie, mise en scène de façon sauvage, voire oubliée au profit d’une autre enquête/quête comme dans Si l’enfant ne réagit pas. Il faut prendre acte de ce statut particulier de l’enquête dans son œuvre, indispensable et, même temps, bien souvent, écrasée, reléguée, négligée, voire oubliée au profit d’autres dispositifs de compréhension.

Ce qui est au principe de l’enquête d’Éric Chauvier et ce qui, tout à la fois, la rend impossible dans ses canons disciplinaires, c’est l’accroc comme déchirement du voile de la réalité qui occulte le sens profond. L’accroc pré- sente une double fonction. D’une part, il attire l’attention, il cible le regard, il est une forme de proto-problématisation ; il obnubile et focalise toute l’occupation. Il est totalisant (voir Anthropologie, Contre Télérama, Si l’enfant ne réagit pas ou bien encore Plexiglas mon amour, même s’il est moins mis en scène). D’autre part, il est une brèche par où s’engouffre l’enquêteur ; il est ce par quoi il va pouvoir accéder à du sens. Il est une forme d’analyseur, de révélateur qui condense. En ce sens il est un cas, tout à la fois rupture, parce qu’il détonne et force une autre compréhension du réel, et emblème du fonctionnement du monde, d’une domination de catégories de pensée et d’interprétation du réel qui écrasent l’expression de sens recouverts. Éric Chauvier rappelle combien les anomalies sont porteuses de sens car c’est ce qui permet « d’excéder la singularité des cas étudiés pour toucher le vécu des lecteurs et des auditeurs » (2011a : 71). Il explique ainsi leur importance dans un commentaire sur son œuvre :

Toutes mes enquêtes partent d’un trouble psycho-affectif. C’est-à-dire qu’il y a toujours au départ une relation déséquilibrée, qui ne fonctionne pas. Tous mes petits livres fonctionnent de la même façon : quelque chose me trouble, me scandalise – on ne peut pas le ramener dans les grilles du langage, donc il faut travailler, il faut lancer l’enquête (Viart & Chauvier 2019 : 3).

Souvenons-nous de Joy, de sa voix désincarnée, « désaffectée », dans Si l’enfant ne réagit pas (70), qui produit un état d’affectation profonde chez Éric Chauvier, qui lui donne un sentiment de familiarité, mais il ne sait pas encore pourquoi (il faudra faire le lien, par un effet de réminiscence phonique en même temps qu’analytique avec la voix de sa mère au moment de la maladie de celleci). Mais, en même temps, il éprouve un obstacle majeur, l’absence de langage pour communiquer avec elle et la vacuité des mots qui la disent (ceux des éducateurs comme les siens, ses fameuses théories qu’il tente d’appliquer sur ce cas). Alors :

Je décide de m’accorder une parenthèse dans mon enquête et de rendre compte le plus précisément possible de cette expérience qui se constitue par ce que je vois, ce que j’entends, mais aussi par le biais de ce que je ne com- prends pas. Je note, étape par étape, les effets de cette voix dans mon for intérieur ainsi que sur le processus d’observation proprement dit (Chauvier 2011a : 150).

La dissonance devient en ce sens une expérience de savoir et constitue le point de départ de l’enquête (d’une nouvelle enquête, d’une autre forme d’enquête aussi d’ailleurs) pour trouver un accord dans le langage, « une communication affinée au sujet de/avec la personne à l’origine du trouble » (Chauvier 2011a : 148). Trouble analogue, d’observateur et non plus d’interlocuteur cette foisci, avec la jeune mendiante rom qu’il ne sait pas nommer, sauf à partir de catégories toutes faites et de stéréotypes autant scientifiques que vernaculaires, mais qui lui donne un sentiment de familiarité rompue « comme si je ne rencontrais pas là, dit-il, une étrangère, mais quelqu’un de ma connaissance (une proche, cousine ou compagne), perdue de vue depuis longtemps et désormais plongée dans la brutalité urbaine des pratiques de mendicité » (Chauvier 2011a : 210). Encore un accroc, cette porte d’entrée dans un univers de sens autrement inaccessible, qui (re)lance l’enquête et nourrit un scepticisme radical sur le pouvoir explicatif des savoirs constitués et leur fonction d’écran à un concret jusque-là inaudible.

C’est alors qu’Éric Chauvier se heurte à un mur. Comment dire, en effet, le concret de l’expérience sans l’écraser, sans le mal nommer, sans le mettre en cage, car le langage enferme, annule, recouvre, empêche ? Car il existe un exotisme latent du langage, un exotisme scientifique qui naît de l’écart entre la pratique de terrain et la reprise théorique à l’écrit (Bensa 2006) et qui participe à produire une certaine artificialité des situations observées et rencontrées pendant l’enquête, par un effet inéluctable de généralisation et de catégorisation créant un air de déjà-vu et de déjàlu (Staszak 2008 : 17). Pourquoi, en fait, vouloir, à tout prix, réduire X à être une Rom, avec tous les stéréotypes qui vont avec, alors qu’il est plus juste, si l’on veut saisir l’expérience singulière qu’elle éprouve, de la saisir d’abord dans ce qu’elle est, et justement ce en quoi elle échappe à Éric Chauvier, une personne ?

Cette difficulté consubstantielle au langage se redouble, par ailleurs, du fait qu’Éric Chauvier entend porter son attention aux « vies minuscules » (Michon 1984), négligées, oubliées, retrouvant ici le problème récurrent de la représentation de la voix des plus faibles (Farge 2009) et l’impasse de la dualité misérabilisme versus populisme (Grignon & Passeron 1989). La voie qu’il s’efforce de tracer est de rester au plus près de l’expérience concrète en se méfiant au plus haut point des procédures d’objectivation coutumières des sciences sociales, de la restituer fidèlement sans la dénaturer, en trouvant les modes rédactionnels les plus à même de relever ce défi, en rééquilibrant politiquement, dans la narration de l’enquête l’échange entre l’observateur et l’enquêteur (Chauvier 2011a : 79-80). D’où l’importance scrupuleuse accordée à « l’extrême ordinaire des mots changés où se stabilisent, en des moments souvent éphémères, des accords dans le langage d’une très grande fragilité, menacés par des mots mal dégrossis, des malentendus, du désir trop violemment exprimé » (Coste 2020 : 2).

Ce vers quoi il nous oriente alors, c’est de penser que le réel est saisis- sable uniquement au ras de sa manifestation, au degré 0 (1=1) de l’expé- rience pour en atteindre l’expression la plus juste. Comment, sachant que dire c’est nommer, enfermer et, donc, trahir, sachant que les représentations préalables, préconstruites, savantes ou vernaculaires, viennent obstruer la compréhension des expériences ordinaires, trouver « les mots pour le dire » (Cardinal 1975) et, surtout, quels types de mots trouver pour dire le réel et, enfin, quelles voies trouver pour le dire ? Quelles innovations mettre en place pour désarmer cet exotisme insidieux, notamment pour tous ceux qui sont à la marge du langage et de la possibilité d’atteindre une parole publique ?

Probablement, en réhumanisant l’expertise de la souffrance de ceux qui sont victimes de “désinterlocution” par une phénoménologie des situations de rencontre et notamment de tout ce qui échappe à l’échange. Le dialogue suivant entre Dominique Viart et Éric Chauvier est éclairant pour expliciter ce dépassement paradoxal des limites de l’échange, dans l’enquête et dans son récit, par le renversement, politique autant qu’épistémologique, de pos- ture qu’il propose :

Dominique Viart : « Il y a quelque chose d’assez pessimiste avec cette conviction, qui ressort à la lecture de tes livres, qu’il n’y a pas de vraie communica- tion, qu’on est manipulés par le langage, qu’on est parlés par la langue, qu’on utilise les expressions sans véritable contexte référentiel ou qui masquent le contexte, qu’on est toujours dans des rapports de classe qui font qu’on n’ar- rive plus à communiquer ensemble ni se comprendre. » Éric Chauvier : « Oui, sauf que je donne la parole à Nathalie, à cette per- sonne qui me guide dans la ville. La différence, c’est que je ne suis pas un dialecticien : je ne dis pas ‘Il y a les pauvres, il y a les riches et il y a la lutte des classes’. C’est plutôt que les personnes pauvres ou en situation d’échec que je décris peuvent prendre la parole. Je leur donne la parole… » (2019 : 14).

Poursuivre l’enquête et mener la quête par d’autres voies

Puisque le sens de l’expérience est inaudible, puisque l’accès au concret est obstrué par un trop plein de sens externes, puisque le réel est souillé, il faut continuer la quête par d’autres voies que l’enquête, il faut engager la traque par d’autres moyens. Et c’est ainsi qu’Éric Chauvier va recourir à des dispositifs variés pour prolonger sa quête de sens audelà des procé- dures classiques. Des dispositifs inhabituels – littéraires, serait-on tenté rapidement de dire –, détournés pour faire partager une expérience, par un appariement des consciences9 plus que par une objectivation des faits, en postulant que, par des échappées non anticipables, du sens sera fugacement accessible. Cela suppose donc de passer sur un autre registre, de se distancier des arguments qui véhiculent toujours des catégories exogènes à l’expérience, pour privilégier du ressenti, de la remontée d’une compréhen-sion par analogie du vécu ou bien encore de la saisie de sens par attention soutenue à ce qui trouble.

Et c’est ici que la fiction entre en scène. Enquêter par la fiction permet à Éric Chauvier d’explorer des choses qu’il n’arrive pas à comprendre autrement. Il ne s’agit pas tant d’un brouillage des frontières entre sciences sociales et fiction qui permettrait à l’anthropologue de rechercher de nou- veaux procédés d’écriture, que d’un dispositif interne à l’enquête. On pourrait ainsi dire que l’enquête part en fiction car cette dernière est sollicitée comme ressource de compréhension à l’intérieur de l’enquête elle-même. La fiction permet de pousser le curseur et d’affronter des espaces de non-savoir avec des moyens nouveaux, ce que tente d’expliciter Dominique Viart dans un entretien avec Éric Chauvier quand il dit que, pour ce dernier, « la fiction n’est donc pas l’envers de l’enquête, mais un de ses outils pour creuser les envers du réel » (Viart & Chauvier 2019 : 6). Si l’on peut parler ici d’enquête fictionnelle, c’est parce que, pour Éric Chauvier, recourir à la fiction, c’est en quelque sorte enquêter par d’autres moyens, c’est accéder par d’autres voies à un réel difficilement nommable et audible, c’est une « manière de penser le hors-cadre » 10. La fiction a, pour Éric Chauvier, un pouvoir euristique ; elle permet de trouver de nouveaux angles pour rendre compte de ce qui ne par- vient jamais à être saisi dans sa complétude ; elle est une autre voie d’accès qui aide à poursuivre la quête en condensant l’ordinaire de manière indirecte : elle reprend, en quelque sorte, un même thème sur d’autres modes, pourraiton dire en analogie avec l’univers musical. « L’écriture littéraire participe ainsi totalement à l’entreprise scientifique. Il ne s’agit pas seule- ment d’un outil stylistique ou rhétorique mais bien d’un mode de connais- sance à part entière » (Sauty 2019 : 6).

La fiction vient en réponse à une exigence de réel, ce réel qui échappe, auquel Éric Chauvier s’attache à « donner forme dans un travail obstiné d’investigation critique et d’hypothèses figuratives » (Demanze 2019a : 20). « La raison littéraire », nous dit Éric Chauvier (Viart & Chauvier 2019 : 9), « ar- rive, est invoquée, mobilisée, parce que l’analyse sociale ne pourrait pas rendre compte de tout cela ». Celleci vient combler les limites de l’activité scientifique, en « récupérer ou contester les impasses, les insuffisances ou les scories » (Viart & Chauvier 2019 : 7). Il n’est donc pas là question de « communauté de méthode » entre littérature et sciences sociales (Jablonka 2014) puisque la fiction vient, en quelque sorte, servir de relais aux sciences sociales pour prolonger l’enquête. Elle est mobilisée pour sa potentiali-té cognitive et constitue, en ce sens, un « outil méthodologique paradoxal de l’enquête » (Demanze 2019b : 2) dont elle devient un support essentiel. Cette « fiction de méthode », pour reprendre une expression d’Ivan Ja- blonka (2014 : 241), peut prendre des formes diverses, comme le condense Laurent Demanze en commentant la posture épistémologique de ce dernier (l’important étant bien sûr, à chaque fois, d’y recourir, sérieux scientifique oblige, en en contenant la puissance de débordement et de façon raisonnable, i.e. suffisamment homéopathique pour préserver la capacité à éclairer un réel autrement obscur). Dans cette « pratique épistémologique de la fiction » (5) Laurent Demanze rapporte quatre types de mobilisation de la fiction : « l’estrangement, qui arrache le chercheur à l’évidence de son re- gard pour susciter une surprise épistémologique ; la construction d’hypothèses vraisemblables qui proposent ‘une fiction étayée, visible et humble’ ; les fictions contrefactuelles ou les anachronismes qui sont autant de détours pour repenser les faits sous un jour neuf ; les procédés narratifs, enfin, qui déplacent les focalisations, brisent l’unité ou l’homogénéité du récit, pour créer de grands nœuds d’intensité » (2019b : 5).

Mais la fiction n’est pas qu’une aide à penser, elle est aussi un dispositif pour faire voir le monde au lecteur en lui permettant d’accéder au réel par des formes moins surplombantes que la rédaction classique des résultats des enquêtes anthropologiques. Et cela passe pour Éric Chauvier par le récit de l’enquête ellemême et notamment par la narration de ses errements et fausses pistes, avec bien souvent du flou et du plurivoque dans ce qui est exposé ; il y a en effet, à ses yeux, plus à apprendre pour le lecteur du récit de l’enquête, toujours troublée et donc troublante, que de l’énoncé des résultats objectivés de celleci, ce qui l’oblige à imaginer des dispositifs littéraires pour ce faire. Est-on dans la fiction ou dans la présence effective, se demande Dominique Viart, à propos du livre de Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997 (livre dans lequel l’auteur est hanté par une jeune fille de confession juive, disparue en 1941, dont il essaie de reconstituer la vie) aperçu sur le bureau de l’assistante sociale que rencontre Éric Chauvier à propos de X, la jeune Rom d’Anthropologie ? La présence de ce livre qui fait écho à sa quête éperdue de X constitue en effet une coïncidence pour le moins troublante qui déstabilise le lecteur en même temps qu’elle participe à éclairer d’un jour nouveau la nature de l’enquête que poursuit (ou qui poursuit plutôt d’ailleurs) Éric Chauvier et d’accéder à l’obsession qui le hante. « Ni l’un ni l’autre, répond ce dernier. Il y a une troisième voie possible, c’est le fait d’avoir cru voir l’objet. Parce que la situation est à ce point prégnante, que je pense à ce livre, je pense l’avoir vu. Il y a un phénomène d’autosuggestion. Maintenir ce flottement est intéressant aussi, ou plutôt fidèle à l’expérience vécue » (Viart & Chauvier 2019 : 9). Un tel dispositif, en mettant le lecteur dans une position d’inconfort (C’est trop beau pour être vrai, mais pour-quoi pas après tout !), crée, pour Éric Chauvier, la possibilité de faire parta- ger une expérience avec le lecteur, une expérience autrement difficilement communicable. Laurent Demanze évoque même l’idée paradoxale d’une« impression de fiction » (5) créée par les dispositifs littéraires déployés par Éric Chauvier, qui suscite « le brouillage même de la solidité du réel » (5).« C’est que ses récits, ajoute-t-il, composent un portrait de l’enquêteur en paranoïaque, contaminé par le délire des habitants de Somaland ou inquiet de revivre sans le vouloir Dora Bruder quand il part à la recherche d’une mendiante : comme si l’esprit était poreux aux sollicitations de la fiction et aux rémanences littéraires » (Demanze 2019b : 5).

La narration de l’enquête emprunte, parfois, de tout autres voies dans son œuvre, mobilisant des dispositifs d’investigation peu conventionnels comme le jeu des postures reconstruites, voire construites de toutes pièces, convoquant « des personnages qui renvoient aux traits caricaturaux de notre société : indifférence, anxiété, ignorance, refus, négligence » (Jouenne 2008 : 1) dans Anthropologie ou l’énonciation d’hypothèses théoriques précoces (et bien sûr trop hâtives) d’interprétation de la situation dans Si l’enfant ne réagit pas. Ces dispositifs ont comme caractéristiques principielles a) qu’ils donnent le sentiment d’avoir été improvisés, mis en place au fur et à mesure sans protocole défini d’avance (d’où une sensation de malaise devant cet amateurisme qui saisit le lecteur alors que cela ne saurait être le cas tant une telle pratique viendrait rompre avec la méticulosité obsessionnelle que développe Éric Chauvier dans son travail d’enquêteur de terrain), et b) qu’ils ne fonctionnent pas, qu’ils ne parviennent pas à exprimer ce qui est en jeu dans la quête ; ils sont décrits essentiellement pour donner à voir leur inadéquation avec l’expérience vécue, leur inadaptation à dire ce qui se joue, leur incapacité à saisir ce qui cherche à être vu par l’accroc produit. On entre ainsi dans le doute, ce doute permanent et méthodique qui habite Éric Chauvier devant des catégories préconstruites et des habitudes langagières (notamment académiques) qui classent et enferment au lieu d’aider à appréhender la situation. La dissonance que produisent ces dispositifs en nous, ce faisant, nous intègre à son enquête et nous invite à nous interroger, à notre tour, sur nos propres projections sur X, et plus largement sur le monde social. « En procédant ainsi, l’auteur parvient à faire accéder le lecteur à un autre niveau d’analyse qui ne privilégie plus l’étude du terrain mais se recentre sur l’interaction de l’enquêteur avec un terrain qui lui échappe » (Sauty 2019 : 5).

Penchons-nous sur un autre dispositif, celui expérimenté dans La Petite ville qui se marque par l’invention d’une forme écrite entre dialogue et rendu d’enquête. Nathalie, son interlocutrice principale – dont Laura, dans l’ouvrage éponyme, lui empruntera beaucoup d’attributs et d’états d’âme –, accompagne le “je” du livre, Éric Chauvier, dans ses déambulations dans Saint-Yriex-la-Perche et lui sert de guide, d’initiateur en même temps que de mémoire. Pourtant, elle est pure fiction :

…pas au sens romanesque où on invente complètement tous leurs caractères. J’ai croisé de nombreuses personnes, je me suis souvenu des conversations, d’entretiens et j’ai constitué une sorte de personnage-puzzle. Je voulais vrai- ment décrire des trajectoires ordinaires et réelles : l’histoire de Nathalie est emblématique des habitants de ces petites villes qui n’ont jamais pu les quit- ter (Chauvier 2011 : 56).

Par contre, nous dit-il, les autres individus convoqués dans le récit de cette dérive analytique qu’est ce petit livre, notamment les acteurs politiques, sont bel et bien réels et ce sont leurs dires, comme dans une bonne vieille enquête des sciences sociales, qui sont rapportés. Rapportés mais insérés dans des dialogues entre les deux protagonistes, Nathalie et Éric, et des digressions de l’auteur enquêteur analyste. D’ailleurs, le choix rédactionnel retenu pour cet ouvrage confronte le lecteur à cette dualité des voix et des moments de compréhension de ce qu’était et est devenue la petite ville de Saint-Yriex la Perche, comme Éric Chauvier s’en explique luimême : « Le livre procède par parenthèse et mélange de deux registres, analyse méta et analyse ordinaire au point parfois de perdre le lecteur. Cette confusion per- met à la voix ordinaire de reprendre le pouvoir par rapport à l’expertise glo- bale… » (Cordobes & Chauvier 2018 : 18).

Ce mode d’écriture, délibérément recherché et profondément détonant par rapport aux canons du rendu d’un travail de terrain, traduit sa volonté de restituer une expérience singulière (celle d’enquêter sur le déclin de la petite ville où l’auteur a vécu jusqu’à son départ à l’université et dans laquelle il est connu et reconnu, lui « le fils de l’instit » [Laura : 17]) en même temps que de faire partager une situation emblématique, tant celle des « filles du coin »11 que celle d’une petite ville. Ce faisant, ce que cherche Éric Chauvier, c’est à créer des conditions de lecture permettant de mettre en scène quelque chose de partageable entre l’enquêteur et le lecteur. S’il refuse « d’empaqueter le réel dans des ‘fictions théoriques’ » (Chauvier 2011b : 37) et s’emploie à fabriquer une forme littéraire dont la récurrence, présentée sous diverses figures et empruntée par divers chemins, lui offre les clefs de communication entre le lecteur et l’enquêteur, c’est parce que la monstration de ses incompréhensions et de ses maladresses, voire de ses échecs, en le ramenant au premier plan de son récit, lui sert de vecteur pour accéder au sens émique de l’expérience des enquêtés, ceux dont la voix est inaudible, et le faire partager à ses lecteurs, s’ils le veulent. « Il n’y a, chez lui, qu’un seul livre, nous explique Violaine Sauty : le récit chronologique de Importar imagen Importar tabla ses enquêtes où chaque échec est relaté, chaque malaise décortiqué, dans la perspective même du raisonnement anthropologique » (Sauty 2019 : 9).

Cette dernière s’est d’ailleurs employée à reconstruire le scenario typique du récit d’enquête d’Éric Chauvier : a) l’attention extrêmement minu- tieuse portée sur les anomalies déclencheuses de l’enquête proprement dite (comme la voix désaffectée de Joy qui détourne Éric Chauvier de son enquête institutionnelle initiale, obnubilé qu’il est par cet accroc qui l’affecte au plus profond) ; b) l’apparition progressive d’une urgence dans l’enquête due à un investissement émotionnel croissant de l’enquêteur (qui confine à l’obsession comme dans Si l’enfant ne réagit pas ou Anthropologie) ; c) l’émer- gence d’une angoisse : la peur de voir X s’évaporer et les aller et retours aux toilettes pour réentendre l’enregistrement dans Si l’enfant ne réagit pas ; d) le retournement de l’enquête survenant au moment où la réflexivité s’in- tensifie et prend le pas sur le protocole scientifique. Ce script, pour aussi probant qu’il soit, ne caractérise que certains ouvrages d’Éric Chauvier, non des moins emblématiques il faut le reconnaître, comme Anthropologie et Si l’enfant ne réagit pas, script typique d’un premier basculement épistémolo- gique et formel, mais fort éloigné par exemple d’ouvrages comme Contre Télérama, Que du bonheur (2009) ou bien encore Plexigas mon amour, pour lesquels, à l’évidence, l’auteur a opté pour un autre format narratif. Dans les deux cas, l’auteur mêle ses souvenirs personnels et tout un réseau d’observations fines au plus près de l’expérience ordinaire et quotidienne ; on y retrouve, pêle-mêle, ses affects, impressions, ressentis qui deviennent au- tant de pistes euristiques pour sa recherche. Mais dans un cas, l’enquête est encore là, bien visible, constituant l’armature de la narration. Dans l’autre, elle devient évanescente (peut-on encore parer d’enquête, au sens conven- tionnel du terme, dans Contre Télérama ?). L’input est toujours là, donné par le trouble (la colère initiale) de l’auteur, mais ensuite foin du dispositif mi- nimal d’investigation. Il va convoquer son expérience ordinaire, au sens de quotidienne et de banale, celle d’un simple résident en milieu pavillonnaire péri-urbain, pour donner à voir l’inanité de ces considérations plaquées sur le réel de l’expérience des habitants de ces lieux. Il n’y a plus ici d’anomalies survenues dans le fil de l’enquête provoquant des « expériences de savoir » (Anthropologie de l’ordinaire : 219), il y a juste l’urgence de faire front à un exotisme débordant qui parle depuis “là-bas”, sans jamais avoir affronté la ru- gosité du réel des zones pavillonnaires.

S’impliquer sans se mettre en gage

Éric Chauvier est bien différent d’Annie Ernaux. Nous avons affaire à deux formes d’implication de l’auteur dans la production du texte. Mais, si tous les deux s’exposent, ils ne le font pas de la même manière ni dans le même but. Ceci est particulièrement perceptible à deux moments clé de leur activité : lors de l’enquête et lors de l’écriture.

Annie Ernaux dit sa vie, que ce soient des moments subis dont elle se remémore (La Place [1983] ou L’autre fille [2011]) ou des moments choisis qu’elle relit (La Femme gelée [1981] ou L’Événement [2000]) pour mieux en souligner les déterminations structurelles externes ; une seule fois, avec Marc Marie, elle instaure un dispositif d’enquête, si l’on peut dire, pour rendre compte d’une expérience qu’elle met en scène à des fins expresses de mise en vue (au sens littéral) de la réalité du désir au plus près (L’Usage de la photo [2005])12. Éric Chauvier vit ses enquêtes (Si l’enfant ne réagit pas ou Anthroplogie), les met en scène (La Petite ville ou Somaland), voire construit une enquête à partir d’une expérience de sa propre vie (Contre Télérama, Que du bonheur ou Plexiglas, mon amour). Pour l’une, sa vie est objet d’enquête, pour l’autre, sa vie est enquête. Chacun s’implique, chacun s’expose. Mais pas au même titre, mais pas au même moment.

Pour Annie Ernaux, s’engager est une évidence ; elle intitule même un de ses textes, en paraphrasant volontairement Pierre Bourdieu, « La littérature est une arme de combat » (Ernaux 2005), même si, paradoxalement, cela n’est pas aussi clair qu’il y paraît de prime abord, parce qu’il ne s’agit pas d’un engagement militant13, mais d’une posture littéraire (ce qui n’est pas contradictoire d’ailleurs avec des prises de positions tranchées sur les choses du monde qu’elle exprime dans les media). Annie Ernaux se met en gage, pour s’offrir comme support (en exposant même son corps, si l’on peut dire) afin de permettre l’accès à une expérience que n’a pas vécue le lecteur et, ensuite, faciliter la compréhension de cette expérience. Annie Ernaux, aussi surprenant que cela puisse paraître, ne s’engage pourtant pas dans son œuvre, ni d’ailleurs ne se met en gage ; elle s’expose, ce qui nous engage en tant que lecteur, sans pour autant qu’elle ne soit prise par une logique qui lui échappe. Son écriture est politique car elle engage le monde à se dire, notamment à dire la hiérarchie de crédibilité dans la définition du monde, des choses, des gens (Becker 2007). Elle donne à voir le caractère politique de cette hiérarchie, en dénaturalisant sa propre inscription dans le monde par le dévoilement des brisures dont elle a fait, et fait encore, l’expérience.

Pour Éric Chauvier, il y a un engagement militant contre une forme instituée d’exercice de l’anthropologie et une implication personnelle en tant qu’enquêteur et interlocuteur pris dans la situation. D’une part, son programme de recherche est fondé sur un credo fort. Il vise à promouvoir« une épistémologie de l’ordinaire » reposant au premier chef sur un « prin- Importar imagen Importar tabla cipe de vigilance » visant à questionner « les procédures d’objectivation des déclassés-observés… afin que ‘les voix des sans-voix’ deviennent audibles par-delà les classements trop larges » (Chauvier 2011b : 219)14. D’autre part, comme chercheur, il instaure, dans chaque ouvrage, une mise en scène de soi en tant qu’enquêteur, et ce à plusieurs fins : 1) pour un effet de réalité de l’enquête anthropologique qui est d’autant plus réelle que l’enquêteur est mis en scène ; 2) pour faire accéder à l’accroc (la maladresse, le malentendu, le trouble… Grâce à un enquêteur bien malhabile, vague cousin fran- çais de l’Inspecteur Columbo15) et faciliter par la suite l’appariement des consciences ; 3) pour faire découvrir le réel, par ses propres atermoiements, par les dissonances situationnelles qu’il donne à voir, par une analogie avec d’autres types d’expérience comme par des assonances avec sa propre bio- graphie, et ainsi faire partager une impression, un ressenti avec le lecteur (lui faire toucher l’ambiguïté et l’opacité du réel, par la difficulté à le nom- mer et à le mettre en mots sans l’étouffer ni le trahir, plus que lui faire accé- der à une compréhension claire et univoque de celui-ci).

Mais il paie, aussi, véritablement, de sa personne16; en tant qu’enquêteur, il met sa vie en jeu, littéralement quand il s’aventure auprès des hommes du campement rom dans Anthropologie (quelle belle analogie expérientielle, fût-elle dans un ordre fictionnel, avec la mise en jeu de soi du petit intellec- tuel de Buenos Aires « sortant dans la plaine » (Anthropologie : 69) pour aller affronter au couteau trois Indiens dans la nouvelle Le Sud [2014] de Jorge Luis Borges). Il se donne à l’enquête d’une façon visiblement peu acadé- mique, ce qui peut faire se raidir les puristes disciplinaires. Il s’agit toutefois, paradoxalement, d’un engagement détaché, puisque celuici ne résulte pas tant d’un choix circonstancié lié à la situation in vivo que de l’exigence d’une posture intellectuelle décrétée in abstracto. Il se donne à l’enquête parce qu’il y est contraint par l’enquête, par le fait même d’enquêter au degré zéro de la réalité sociale, au ras de l’expérience ordinaire de la vie sociale, là où la vie se vit telle que nous la vivons. « L’anthropologie impliquée […], nous dit-il,c’est admettre que l’autre que j’observe est aussi en train de m’observer et qu’il y a une relation, et que, par le fait qu’il est en train de m’observer, je modifie la situation – et la personne modifie la situation » (Viart & Chauvier 2019 : 2). Ce n’est pas tant, à proprement parler, qu’il veut se mettre sur le devant de la scène, mais, dans une certaine mesure, il y est contraint et forcé. Il le fait par obligation professionnelle, parce que, en tant qu’anthropologue, en parlant par essence de l’altérité, il lui est impossible de parler des autres sans parler de luimême, parce qu’il est toujours pris dans la relation. « Je ne cherche pas spécifiquement, dit-il, à parler de moi, mais dans la mesure où je tente de décrire les autres, je dois obligatoirement parler de moi, puisque je suis impliqué dans le rapport à l’autre » (Chauvier 2014 : 1).

C’est ainsi admettre une obligation d’implication, non pas parce qu’Éric Chauvier veut s’y engager tout entier, mais parce que toute son œuvre est une implication de et par l’acte d’enquête même. Lui non plus ne se met pas en gage dans son œuvre, mais il s’y implique, au sens littéral où il est pris dedans et ne peut en sortir que par effraction, i.e. en brisant les codes de la bienséance épistémologique. C’est en ce sens que son enquête est, d’une certaine manière, un acte politique, puisque proposant une révolution épistémique obligeant le réel, écrasé, inaudible et insu, à se donner à voir.

Mais Éric Chauvier ne fait pas que s’impliquer sur le terrain de son enquête, il est aussi aux premières loges du rendu de l’enquête (ce que ne fait pas habituellement un anthropologue qui, plus traditionnellement, se dédouble à ce niveau en rédigeant parallèlement un texte théorique et un texte plus narratif, son récit d’enquête17). Son texte final prend la forme, tel un roman policier à énigme, d’une narration d’enquête dont il est toujours le protagoniste principal. À la différence de Sherlock Holmes, de Miss Marple ou d’Hercule Poirot toutefois, il ne vise pas la résolution d’une énigme mais, par la monstration et le partage d’une expérience, la saisie d’un problème. C’est pour cela qu’il lui faut inventer des formes littéraires qui puissent rendre compte de la présence de l’observateur, tout en restant rigoureux.« Le je, nous dit-il, crée quelque chose de partageable avec les lecteurs. Et, à partir du moment où il y a ‘je’, se pose en général la question littéraire » (Chauvier 2014 : 1). C’est pour cela qu’il se met, dans la narration, sur le devant de la scène. S’il est toujours présent dans ses ouvrages comme personnage singulier de ceuxci, c’est parce que la narration de l’enquête impose (et expose) la présence de l’enquêteur qui incarne le fil matériel de l’enquête en train de se faire et permet, ce faisant, au lecteur d’accéder à la logique de la découverte qui procède à la saisie de la situation18. La mise en scène de l’en-quêteur par l’auteur, l’évocation de ses difficultés sur le terrain, l’exposition de son affectation et de son trouble, la narration de ses atermoiements méthodologiques, la déformation de ses observations (par grossissement, fo- calisation micro-situationnelle ou exagération quasi-caricaturale19), la formulation hâtive, impromptue et répétée d’hypothèses explicatives (comme celles formulées pour expliquer le comportement de Joy dans Si l’enfant ne réagit pas), visent à l’évidence à montrer l’inanité d’un recours au langage consacré des sciences sociales, aux « fictions théoriques » (Chauvier 2011b : 37) qu’il véhicule, trop formatées pour saisir la fugacité et la fragilité des situations sociales. Il faut donc passer par l’irréductible spécificité des ressentis de l’enquêteur, ce qui oblige ce dernier à s’exposer, au sens de se donner à voir fictionnellement, plus que de se mettre à nu la chair à vif (lui et les siens, pensons à sa/cette femme et à ses/ces enfants qu’il nous présente dans Plexiglas mon amour). Il se donne aussi en mobilisant des remontées personnelles qui vont lui servir d’analyseur en exposant ses ressentis et en faisant résonner des troubles liés à sa biographie personnelle et d’autres issus de son enquête du moment (Si l’enfant ne réagit pas). « Les réflexions an- thropologiques se mêlent aux souvenirs personnels de l’ethnologue et tout un réseau d’observations phénoménologiques – affects, impression, ressentis – devient autant de clés heuristiques pour sa recherche » (Sauty 2019 : 1). C’est par cette exposition, fûtelle parfois fictionnelle, que « la singularité de l’expérience subjective de l’ethnologue est capable de toucher le lecteur et de lui permettre ainsi de s’approprier le monde vécu de l’observateur dans toutes ses nuances » (Sauty 2019 : 6).

Comme Annie Ernaux, Éric Chauvier nous invite à un travail sur notre inscription dans le monde et cherche à nous engager par des exercices de réflexivité sur notre place sociale et sur la lecture du monde qui en découle, tout naturellement. En s’exposant, ou plutôt en exposant son travail d’en- quêteur, en le donnant à voir, en le démythifiant et en l’inscrivant dans la matérialité du monde, il permet de rendre visible la production sociale des lectures du monde. Si obscénité il y a dans ses textes, c’est celle d’entrer, par des procédés d’écriture souvent déstabilisants, souvent impudiques, dans l’atelier de l’enquête, même quand celleci quitte les rivages connus de l’orthodoxie anthropologique et navigue sur les flots de l’enquête fictionnelle ; c’est de dévoiler des formes incongrues de poursuite de la quête d’accès à l’expérience sociale des mutiques et des insignifiants, enfermés qu’ils sont dans les mots (et les catégories) qui les disent de l’extérieur. Contrairement à ce qui peut sembler de prime abord, il n’y a pas de complicité littéraire dans l’œuvre d’Éric Chauvier, ni de compromis stylistique pour jouer à l’écrivain. Son écriture, dans sa rudesse, dans sa rugosité même, traduit un profond souci de l’autre, non pas tant celui de la volonté/possibilité de le com- prendre – a-til seulement prétendu comprendre Laura (ou Nathalie), tant sa maladresse soulignée entre autres par le contretemps des dialogues20, montre justement que plus le récit avance, plus l’écart se marque ? – que de celui de lui permettre d’être entendu, quelle que soit, au fond la profondeur des propos tenus (pensons à Nathalie disant à Éric qu’elle finira par « voter Marine », elle dont le père a été un syndicaliste militant qui l’aurait reniée si elle avait voté Marine, « à moins que je vote Macron, il est mignon, Macron » [Chauvier 2017 : 42]). Éric Chauvier poursuit une quête inextinguible afin de trouver des voies pour que leur voix soit entendue, aussi insupportable soit-elle (pensons littéralement à celle de Joy exprimant une souffrance incommunicable21). En fait, il n’écrit pas d’abord pour transmettre un mes- sage, cela est certain (puisque ce serait fondamentalement antithétique à son épistémologie politique du social), ni peut-être même pour le contenu de ce que ces voix ou ses espaces (re)découverts, libérés de significations surplombantes, laissent à entendre. Il écrit contre une anthropologie, celle qui est instituée, celle qui regarde le monde social depuis la fenêtre de son appartement22, qu’il voit non pas tant comme un instrument de perpétuation des inégalités que comme un bâillon empêchant tout un pan du réel d’accéder à la (re)connaissance sociale. Il ne s’agit pas pour lui de retrouver des traces sensibles afin de « représenter vrai »23, mais de rendre compte de la polyphonie des expériences sociales et notamment de toutes ces voix qui, écrasées par le poids des désignations externes, échappent à l’énonciation et donc à l’apparition dans l’espace public. Il n’y a pas bien sûr d’efficacité politique immédiate à un tel travail, mais il imprègne l’imaginaire du lecteur, le rend sensible à des aspects de la réalité qu’il ne savait/voulait voir/ entendre, et cela par des mises en scène narratives d’expériences d’enquête, inabouties et infructueuses. Il propose surtout un service de réflexivité nous obligeant, non pas tant à une conversion du regard (au nom de quoi puisqu’il y a polyphonie et parcellarité des expériences sociales), qu’à un décentrement du regard, ce regard plein de certitudes attestées, scientifiquement, politiquement et même vernaculairement (pensons aux Roms auxquels Éric Chauvier se refuse à réduire X), nous invitant à considérer le bruissement du non-exprimé (et non-exprimable) qui sourd de mondes mutiques.

Des chemins ad hocratiques pour une voie singulière

Il est temps de revenir maintenant sur cette idée d’enquête fictionnelle que j’ai avancée en introduction à ce texte. L’enquête fictionnelle, ce sont des trouvailles, des trucs, qu’Éric Chauvier imagine et qu’il monte sous forme de dispositifs littéraires afin de faire accéder le lecteur à des remontées de sens ou de provoquer des activités de pensée, très souvent par analogie entre l’expérience au principe de l’enquête et d’autres que le lecteur aurait pu éprouver (comme dans Anthropologie ou Si l’enfant ne réagit pas) ou bien encore par des désajustements dans le rendu de l’enquête qui produisent du brouillage dans la saisie de l’expérience et obligent le lecteur à s’interro- ger (comme dans La Petite ville ou Somaland). Tout le credo épistémologique d’Éric Chauvier est de distinguer, connaître et faire une expérience de sa- voir. C’est ainsi qu’il faut recevoir ses textes, pas seulement comme il le dit dans un entretien (Ortiz & Chauvier 2015) parce que son éditeur lui a imposé un autre format d’écriture pour atteindre un public plus large (même si c’est en partie fort plausible), mais parce qu’il les a conçus comme des « textes pensifs », pour reprendre un concept forgé par Roland Barthes (1971 : 275), qui ouvrent une pluralité de pistes de réflexion et invitent le lecteur à pour- suivre, à son rythme, l’ouverture intellectuelle (et cognitive) suscitée par la lecture. Des textes qui ont la qualité de faire penser le lecteur, de l’inviter à prolonger son questionnement et de le laisser accéder, progressivement, par confrontation allusive à d’autres expériences vécues ou vicariantes, à une interprétation d’un réel libéré des catégories qui l’étouffent24.

Éric Chauvier explique très concrètement le dispositif intellectuel de ce pacte de lecture reposant sur une narration de l’enquête qui ne contrevient pas à l’exigence scientifique qui sied à son travail d’anthropologue. Cette narration

peut par exemple être très sophistiquée et exigeante, comme dans mon livre Somaland, pour amener le lecteur à prendre peu à peu conscience d’un propos théorique. Cette double attention à la description de l’enquête, qui est une question formelle, et à la réception du lecteur : tout est là […]. Dans Que du bonheur, il s’agissait par exemple de partir d’une situation de malaise singulière (mais à l’échelle 1 !), pour engager un questionnement générique, susceptible de faire s’y reconnaître n’importe quel lecteur, qu’il soit spécia- liste ou pas, pour ensuite l’amener vers un propos théorique (Ortiz & Chau- vier 2015 : 2).

En fait, chacun de ses ouvrages contribue à donner corps à son projet intellectuel, décalé en même temps que novateur25, celui de fonder une épis- témologie de l’ordinaire venant nourrir le travail d’une anthropologie tour- nant le dos à l’exotisme et cherchant à faire accéder à la voix des sans-voix. Celleci n’est pas tant l’invention d’une voix nouvelle afin de mieux faire entendre (Stebler 2012), que la recherche d’un passage, d’une voie sinueuse, mais assumée, qui s’écarte d’une vision théoriciste objectalisant le monde pour mieux le décomposer en catégories de représentation surplombantes. L’empirisme radical d’Éric Chauvier, voisin de celui de William James, fait de l’expérience, ce niveau zéro de la réalité sociale, l’objet par excellence à considérer. Cette réalité telle que nous pouvons l’expérimenter constitue le socle de son anthropologie de l’ordinaire ; c’est parce que l’anthropologie doit, au premier chef, la prendre au sérieux afin, à défaut de connaître le monde social tant un tel projet ne pourrait être que partiel, au moins de l’entendre.

C’est pour cela que l’on peut paradoxalement parler d’enquête fictionnelle, conformément à l’étymologie qui renvoie à l’idée d’un faire, c’està-dire d’une fiction en tant que mise en scène d’un sens sur le monde du réel qui doit être pensée moins comme une mise en forme que comme une mise au monde, un faire néanmoins qui n’abandonne pas la finalité première de l’activité anthropologique d’une accessibilité à l’altérité. Il rejoint en cela Clifforf Geertz pour lequel si fictions il y a en anthropologie, c’est au sens d’une fabrication, d’un façonnage, renvoyant au sens initial de fictio « non parce qu’elles seraient fausses, qu’elles ne correspondraient pas à des faits, ou qu’elles seraient de simples expériences de pensées sur le mode du ‘comme si’ » (Geertz 1996 : 87). L’objet à connaître n’est connu en fin de compte qu’à travers l’enquête dans un double mouvement de co-construc- tion de la réalité à dire, d’où l’importance des incises dialogiques chez Éric Chauvier, et du texte la donnant à voir supposant des formes singulières à chaque fois d’écriture de l’enquête. Il faut donc concevoir qu’il n’y a pas de sens caché à découvrir, dans une perspective herméneutique pure, mais que nous sommes face à un travail d’incarnation du monde, particulièrement des zones déconsidérées (comme l’espace péri-urbain) et des gens parlés (comme les filles du coin), porté par un effort éthique (et politique) de ne pas trahir l’expérience au ras de sa manifestation.

C’est en ce sens que l’on peut parler d’une « éthique de l’enquête » (De- manze 2019a : 28), fût-elle fictionnelle, et a fortiori quand elle l’est, chez Éric Chauvier ; celuici se doit d’être présent dans le récit de l’enquête, non pas comme un démiurge tout puissant qui dirait (déciderait) le monde en proposant des catégories de représentation, mais comme un humble enquêteur qui, par les interactions, toujours délicates et noueuses qu’il engage dans le monde, avec une attirance irrépressible pour les mutilés de la parole sociale sur euxmêmes, tente de libérer des bribes d’expérience. C’est pour cela qu’il s’oblige à inventer (bricoler) des formes littéraires dans lesquelles il s’inclut (et donc s’expose fictionnellement) comme observateur, mais surtout comme maïeute pour que sa présence ait un impact et fabrique quelque chose. Ce faisant, il cherche à faire accoucher (à faire advenir au monde commun) l’expérience singulière de ceux qui sont dits et enfermés par des catégories de représentations aussi savantes que politiques. Il tente ainsi de faire résonner ces mises au monde de sens, non pas tant directement avec le vécu personnel du lecteur, qu’avec le trouble provoqué chez celuici par le fracassement fracassant de ces catégories à partir desquelles ce dernier se pensait et se mouvait dans le monde social.

Pour échapper au déni de parole de l’autre, quel que cet autre soit en fait, pour rompre avec la « désinterlocution » (Anthropologie de l’ordinaire : 213) que participent à produire et à entretenir les sciences sociales en menant leur projet, Éric Chauvier n’a d’autre choix que de tracer un chemin de traverse. En ce sens, une telle perspective, on le conçoit aisément, ne se situe pas entre littérature et sciences sociales26, mais s’inscrit pleinement comme une ten- tative politico-épistémologique de requalifier le projet de connaissance de l’anthropologie en l’extirpant de sa gangue positiviste, exotique et scientiste pour lui permettre de donner sa pleine mesure par le biais d’une approche expérientielle, endotique27et narrative. Et s’il y a une dimension littéraire à ses ouvrages, elle est uniquement instrumentale ; il recourt à des dispositifs Importar imagen Importar tabla littéraires pour mieux faire accéder le lecteur au réel, autrement difficile- ment perceptible :

Tous mes livres sont des sortes d’initiation. Je ne dis pas dans mes livres :« regardez comment le monde est ». Je dis plutôt « regardez ce qui m’est arrivé, que j’ai analysé très rigoureusement par le biais, par des recours poé- tiques ou narratifs, ou empruntés à la littérature ». Et donc le rapport du lecteur au livre n’est plus un rapport de consommation de connaissances, mais le lecteur, je l’espère, peut entrer par le biais narratif, dans l’expérience que je décris (Viart & Chauvier 2019 : 1).

Il ne s’agit donc pas d’une invitation à repenser l’épistémologie de l’ordinaire sur un mode littéraire (Sauty 2019 : 3), mais bien davantage à pour- suivre l’entreprise anthropologique en recourant à la potentialité cognitive de la fiction qui « aide à construire un savoir sur le monde… [puisque] la fiction n’est plus pensée comme l’envers du savoir, mais comme un de ses outils privilégiés » (Viart & Chauvier 2019 : 4)28 et à sa capacité expressive (et impressive) à faire partager des expériences et à produire un apparie- ment des consciences (elle s’apparente dès lors, par les exemples empruntés d’expériences par procuration, à des « pratiques de déchiffrement »29). Ces écritures de l’enquête prennent ainsi la forme d’un dialogue avec le lecteur, instituant une conversation, souvent volontairement dissonante et trou- blante, afin d’« atteindre le fond de l’âme du lecteur : les tréfonds oubliés de sa mémoire et le ferment critique de sa conscience » (Chauvier 2011 : 147).

Bien évidemment, cette voie est plurielle, il est impossible de générali- ser et de systématiser une forme d’écriture anthropologique d’une altérité libérée, dont le ressort est de mettre en scène un enquêteur aux prises avec ses difficultés méthodologique sur le terrain. « Dans mes livres, j’essaie de valoriser les situations de dysfonctionnement, je ne cherche pas d’invariant. Ce qui m’intéresse, ce sont vraiment les zones qui ne sont pas formulées, pas mises en lumières, que ce soit des zones périurbaines ou des zones de ma propre mémoire » (Chauvier 2014 : 2). Faute de pouvoir imposer (et se reposer sur) une grille rédactionnelle ou épistémologique stable et solide, il faut creuser, trouver une voie, une nouvelle voie, à chaque fois singulière et originale.

Une voie qui n’est cependant pas sans manquer d’interroger

Toutefois, ce projet d’énonciation d’une épistémologie de l’ordinaire soulève quelques interrogations, non pas tant sur le sérieux anthropologique de son entreprise même si elle n’est pas exempte de telles critiques30. Il est tout d’abord loisible de se demander, dans une inspiration passeronienne, si vouloir intégrer l’expérience ordinaire dans la saisie du social – même si ce n’est pas pour dégager des lois du monde et en dire la vérité, mais pour rendre compte de son opacité et de ses significations – peut réellement faire l’économie de l’épreuve des faits car, volens nolens, « les sciences sociales sont des sciences interprétatives empiriquement contraintes » (Passeron 1991). Sur quoi, en effet, fonder l’interprétation, s’il n’y a pas de faits, aussi construits soientils par l’activité même d’enquête ? Ou, pour le dire autrement, en quoi l’expérience, une fois rendue audible, ne deviendrait-elle pas, à son tour, un fait ? Et donc construite par l’enquête ellemême ? Et qu’estce qui en garantirait alors l’authenticité, i.e. le fait qu’elle ne soit pas ellemême recouverte par le processus qui la produit, de façon paradoxalement analo- gique à l’écrasement du vécu par les catégories abstraites générées par les sciences sociales et adoptées tant par la logique administrative que par le sens commun ?

Il serait également intéressant d’interroger ce renversement de perspective qui cherche à trouver de bonnes voies pour faire entendre le monde social par-delà ce qui le rend mutique ou monocolore : produire, provoquer, imaginer des dispositifs cognitifs et communicationnels (et il faut recon- naître qu’Éric Chauvier se démultiplie et fait preuve de créativité pour y parvenir, pensons à l’écart entre les choix rédactionnels de Somaland, de La Petite ville, de Laura ou bien encore d’Anthropologie) et viser à coller à l’expérience brute du réel puisque celuici est postulé par essence incommuniqué (mais non incommunicable). Il serait ainsi curieux de confronter cette posture à celle d’Antoine Prost qui, pour tenter d’expliciter le cœur du travail de l’historien, proposait de considérer qu’il s’agit de « dire juste avec des mots faux » (1996 : 280), loin donc de cette exigence d’authenticité (via l’accès permis à la voix des inaudibles par l’enquête chez Éric Chauvier) mais en même temps aussi diamétralement opposée à une vision positiviste du réel (par nature insaisissable pour les historiens).

Il serait, par ailleurs, théoriquement amusant d’interroger cet aggiornamento épistémologique à la lumière de cette assertion, tout à fait triviale, Importar imagen Importar tabla exprimée par un graffiti vu récemment sur la Presqu’île de Lyon, nouvellement conquise sur la friche industrielle et réhabilitée par des architectes, des urbanistes et des designers contemporains, nous rappelant que « la réalité est une fiction arbitraire », i.e. qu’il en coexiste beaucoup d’autres, plus ou moins entendues, mais néanmoins potentiellement disponibles, et donc que même la réalité vécue des sans-voix n’est qu’une mise en forme du monde à partir de leur expérience concrète de celuici, rappelant au passage tout ce que le point de vue sur le monde doit au point de vision, aphorisme cher à Pierre Bourdieu (1980).

Enfin, revenons sur cette volonté et ce pari de tracer un chemin marqué par le sensible au plus près de l’expérience vécue et partagée, tant avec l’enquêté qu’avec le lecteur, qui visent à mieux faire saisir le réel. Pour cela, ces dispositifs s’appuient sur la génération d’un ressenti expérientiel et/ou émotionnel ; ils reposent sur la permanence d’un trouble non objectivement formalisable mais expressément perceptible ; ils invitent à prolonger la pensée plus qu’à produire une compréhension objectivée et définitive. Pour cela, aussi et surtout, ils se défient au plus haut point de toutes les catégories étiques, surtout celles de second degré, produites par les sciences sociales. Mais une telle entreprise n’est pas sans paradoxes, car l’œuvre d’Éric Chauvier repose fortement sur des piliers forts. À l’instar d’Howard Becker, qui nous dit découvrir chemin faisant en faisant fi de tous les travaux antérieurs qui risqueraient d’obnubiler sa compréhension intime de ce qu’il cherche à investiguer. Ce dernier affirme ainsi que « la théorie est un mal nécessaire » (Becker 1993) et qu’il vante une certaine ignorance théorique quand il com- mence une recherche – « Je suis suffisamment arrogant […] pour ignorer la plupart de ce que les gens ont déjà écrit sur ce que je me propose d’étudier » (Becker 2005 : 59). Mais en fait, il a régulièrement recours à des prémisses à caractère nomologique qu’il ne discute ni ne justifie et qui lui servent à ordonner ses indices et à étayer ses récits (Soulet 2006). Tout comme Howard Becker, Éric Chauvier ne part jamais sur le terrain la tête vide en attendant que les choses émergent ; son esprit n’est pas jeune, dirait Gaston Bachelard (1938). Il part toujours avec des idées de travail, qu’il distingue d’ailleurs explicitement des notions d’hypothèses ou de cadre théorique, trop contraignantes à ses yeux. Il existe ainsi chez lui des éléments d’analyse déjà là, sousjacents toutefois, qui se traduisent en pistes d’interprétation afin d’évaluer et d’organiser les indices qu’il récolte, les émotions qu’il éprouve, les expériences qu’il partage. Or, dans son entreprise volontariste de mise en vue explicite de l’expérience singulière au ras de sa singularité, et ce malgré les nombreuses ficelles qu’il fabrique pour nous faire accéder à des remontées de sens, Éric Chauvier ne nous dit rien sur le mode d’élaboration et de sélection de ces pistes semi-hypothétiques quand bien même il nous narre en détail les développements et les chaussetrappes de son enquêteIl produit de la compréhension, fugace, mais initiante, il génère une mise en écho d’expériences que l’on découvre partagées, mais il ne partage pas ses prémisses théoriques pourtant essentielles pour accéder à un réel autre- ment inaudible. En d’autres termes, il existe, chez lui, tout un usage, discret et fractionné, de la théorie fonctionnant comme un modèle de référence31, non discuté et non réfutable donc, sur laquelle repose son appréhension du réel (je ne parle pas ici de la mobilisation récurrente et explicite qu’il fait de Ludwig Wittgenstein et de Stanley Cavell, nourrissant son scepticisme ra- dical sur la possibilité de dire le réel et de parler de et au nom de l’enquêté).

Éric Chauvier véhicule en effet quelques poutres dans son œil acéré, parfois pas si différentes des pailles qu’il décèle dans le commun des anthropologues ou, pire, des sociologues, par essence positivistes à ses yeux. Par exemple des évidences de premier niveau comme l’impossibilité des sansvoix à se faire entendre (validant de ce fait l’incapacité politique des sansvoix, ce qui est un des lieux communs les mieux partagés de la doxa des sciences sociales) ou bien encore des concepts fortement enracinés dans le corpus des sciences sociales comme la domination ou la stigmatisation, qui lui servent à pré-découper la réalité sociale pour aller ensuite entendre et faire entendre ceux-celles qui en sont les victimes32. Mais qui nous dit, en fait, que X, la jeune fille rom d’Anthropologie, se sent, se vit comme une dominée ? Si ce n’est Éric Chauvier luimême. Bref, « l’enquête est vouée à continuer >>33.

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Notes

1 Quelques lignes plus loin, l’interrogation se précise : « Mais ses relations avec son terrain d’enquête sont si noueuses qu’il est permis de douter des résultats de cette recherche, ou plu-tôt que ces résultats ont pour fondement une ethnographie si peu convaincante » (2008 : 1)
2 À cette assertion de Dominique Viart, Éric Chauvier s’empresse toutefois de répondre, dans la suite du dialogue, qu’il ne s’agit pas de “fiction pour autant”.
3 « On a souvent vu faire de la bonne littérature avec de la mauvaise sociologie, parfois même avec de la bonne sociologie, jamais de la bonne sociologie avec de la littérature, bonne ou mauvaise » écrivait ainsi Jean-Claude Passeron (1991 : 357) alors que Michel Winock (2018 : 40-41), à propos du livre de Georges Perec, Les Choses (1965), considérait que « ... sur la société de consommation, c’est autrement fort qu’une enquête de sociologie »
4 Rapprochement des perspectives qu’avaient déjà pointé Anne Barrrère et Danilo Martuc-celli en soulignant combien les sciences sociales suivaient un déplacement initié par la littéra-ture et son attention aux situations et aux interactions situées, les amenant à se détourner des approches macro-sociales au profit d’un retour à l’enquête via, notamment, la prégnance des courants pragmatistes et interactionnistes (Barrère & Martuccelli 2009).
5 Qui eût cru, il y a quelques décennies, à la création d’un Atelier de sociologie narrative porté notamment par deux sociologues français, Jean-François Laé et Numa Murard, qui s’attacherait par le récit à essayer de mieux saisir l’épaisseur du monde social. « L’atelier de sociologie narrative invite à honorer ces dires et ces écrits, souvent vus comme des étapes vers une prose qui, enfin, répondrait aux canons du ‘bien dire’ et du ‘bien écrire’. Ces dires et ces écrits qui pourtant contiennent le ‘geste artisanal’ de celui, de celle qui tente de saisir de près, en la racontant, l’expérience des femmes et des hommes, ce geste qui appelle à l’exploration, éveille la curiosité vers les textures du monde encore non documentées » (Atelier de Sociolo-gie Narrative, univ-paris-diderot.fr).
6 Pensons, entre autres, à Ivan Jablonka (2012) ou Philippe Artières (2013), enquêtant sur des membres de leur famille qu’ils n’ont pu connaître, en mêlant à chaque fois documents d’ar-chives, entretiens et projections fictionnelles.
7 Avec la séminale entreprise d’Alain Corbin (1998) s’attachant à reconstituer ex nihilo la vie d’un simple inconnu, Louis-Ferdinand Pinagot.
8 Notamment, récemment, la remarquable histoire des possibles de Pierre Singaravélou et Quentin Deluermoz (2016).
9 Notion centrale dans son entreprise de renouvellement épistémologique de l’anthro-pologie et qu’il explicite dans les lignes suivantes : « L’anthropologie de l’ordinaire repose fondamentalement sur cet appariement de consciences, durant lequel les phases de fabrication intersubjective de l’enquête entrent en résonnance avec la conscience de lecteurs et d’auditeurs. C’est admettre quelque chose de naturel, et par là de partageable, dans l’expérience que l’anthropologie vit sur son terrain. Je fais l’hypothèse que ce que je ressens face à cette jeune femme sans voix peut aussi toucher des lecteurs et des auditeurs... La “voix des sans voix” peut bel et bien se donner à entendre–en même temps que celle de l’observa-teur –par ce que le texte donne en partage » (Chauvier 2011b : 215).
10 J’emprunte cette expression à Nastassja Martin (2019) qui s’est employée, elle aussi en tant qu’anthropologue, à trouver des voies pour penser ce que les concepts descriptifs et analy-tiques des sciences sociales n’arrivent pas à saisir, afin de rendre compte de cette « rencontre » transformatrice que fut l’attaque qu’elle eut à subir de la part d’un ours lors d’une de ses en-quêtes dans le Kamchatka.
11 Condition remarquablement analysée par Yaelle Amsellem-Mainguy (2021
12 J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer ma lecture de l’engagement chez Annie Ernaux (Soulet 2012).
13 Elle nous le confirme d’ailleurs « mes livres ne délivrent pas de message politique clair, ce ne sont pas clairement des livres politiques, au sens militant du terme » (Ernaux 2005).
14 « La sociologie », précise-t-il dans un commentaire à son œuvre, « pratique la désinterlo-cution : elle décrit des situations très théoriques où, si on réfléchit un peu, les personnes qui sont observées, à aucun moment ne sont mises en situation de prendre la parole. L’histoire de l’anthropologie est une histoire du déni de prise de parole des populations observées » (Viart & Chauvier 2019 : 14).
15 « Éric Chauvier – comme à son habitude, interlocuteur mutique, maladroit, bredouillant et embarrassé avec les mots... » (Coste 2020 : 1).
16 Bien sûr, comme tout anthropologue sur le terrain, il est pris par les interactions qu’il faut nouer avec les observés pour pouvoir recueillir de l’information. Mais, un peu plus tout de même, puisqu’il a fait le pari heuristique de l’accroc comme mode d’entrée dans un réel au-trement inaccessible. Il s’expose donc, par choix de posture épistémologique, à un inconfort pour lequel il doit payer cash de sa personne, au prix parfois de réminiscences interprétatives de sa propre expérience biographique (la réalisation de sa thèse pendant la maladie de sa mère) (Chauvier 2003).
17 Entreprise de dédoublement dont a fort bien rendu compte René Lourau (1988).
18 Parfois, pour ne pas dire souvent, Éric Chauvier opère un recours stratégique et volontaire à un “je” sceptique, désagréable, suscitant peu d’empathie par sa rudesse et sa maladresse, une manière de nourrir le doute en permanence chez le lecteur, en même temps que, peut-être, de faciliter, par une forme d’identification à cet enquêteur tâtonnant et trébuchant, l’ap-pariement des consciences tant recherché.
19 Songeons à Papy, cet industriel provincial, tenant sa ville,– et son fils –que l’on retrouve dans Petite ville et dans Laura, ou bien à Kevin, ce copain d’université, survivaliste tombé dans les eaux baptismales du complotisme avec la covid qui lui donne, statut, perspective et cause à partager, dans Plexiglas mon amour.
20 Pensons à ces remarquables, par leur violence, dyschronie et dystopie sociales, propos entre Éric et Nathalie qui closent LaPetite ville. « La petite ville subsiste en moi (Tu l’as pas baisée, Barbara ?) comme une blessure ouverte (Je pleure pas, pov’con) » (106).
21 Analogue à toutes celles que « tout le monde écoute, [que] personne n’entend », nous disait Joseph Bialot (2002 : 12), à propos des survivants des camps de concentration nazis.
22 Clin d’œil à la formule mi ironique mi cynique d’Henri Mendras (1995), un des grands spécialistes de la sociologie rurale française notamment reconnu grâce à son ouvrage La Fin des Paysans (1967) qui, dans ses mémoires, justifiait sa bonne connaissance du monde paysan par le fait qu’il avait pu l’observer régulièrement depuis la fenêtre du château de ses parents dans le village aveyronnais où il avait grandi.
23 Comme on a pu le dire à propos d’Annie Ernaux (Dubois 2011
24 Il s’agit là, on en conviendra, d’un beau et provocant retournement épistémologique qui fait des catégories scientifiques des sortes de pré-notions venant entraver l’accession à la si-gnification du concret des situations qui ne se donnent à voir qu’au degré 1 de la réalité sociale.
25 On peut à ce titre mettre en parallèle le rapprochement qu’il fait entre sa position dans l’institution académique et la nature critique de son entreprise– « Le fait d’être un peu dissonant m’a amené à questionner les critères de l’institution » (Viart & Chauvier 2019 : 1) –et la thèse forte, là aussi enracinée dans l’expérience autobiographique, de Geoffroy de Lagasne-rie signifiant que l’innovation dans le champ intellectuel se développe toujours hors de l’ins-titution, à tout le moins à ses marges (De Lagasnerie 2011).
26 Je m’écarte en ce sens d’une lecture de son œuvre qui voudrait qu’Éric Chauvier se fasse écrivainparce qu’il échoue à être anthropologue ou qu’il atteint les limites du projet anthropologique. « Si l’anthropologue peut être envisagé comme un écrivain c’est parce qu’il n’a d’autre alternative, pour exprimer l’ordinaire de l’enquête, que d’inventer une voix littéraire » (Stebler 2012 : 124).
27 Pour reprendre l’expression forgée par Georges Pérec (1989) pour qualifier l’intérêt pour l’infra-ordinaire.
28 Ivan Jablonka va jusqu’à dire, dans sa volonté d’instituer la fiction comme méthode des sciences sociales que l’« on peut supposer que certaines fictions participent d’un raisonne-ment capable d’établir des faits » (2014 : 196).
29 La fiction, nous dit ainsi Dominique Viart (Viart & Chauvier 2019 : 5), « propose des usages herméneutiques et des exemples incarnés que le lecteur peut s’approprier à la manière d’une leçon d’expérience valorisée ».
30 À l’instar de celle de Nicolas Jouenne (2008) qui évoque le doute que peut éprouver le lec-teur quand il « se demande quelle part attribuer à la réalité d’un tel terrain ». Il va même plus loin quand il s’interroge sur la réalité des personnages qu’Éric Chauvier convoque dans son enquête tant ils apparaissent comme des « acteurs sociaux ‘providentiels’ », ce qui ne fait que « renforcer le doute de leur réalité – ou le doute de leur réalité par rapport au terrain. Existent-ils vraiment, ou l’auteur n’a-t-il pas inventé cette enquête de toutes pièces ? ».
31 C’est Jean-Philippe Bouilloux, dans son ouvrage sur l’épistémologie de la réception, qui m’a servi ici d’informateur pour me mettre sur la piste de cette révélation : « C’est à la faveur de ces théories sous-jacentes qui se traduisent par des hypothèses que les données du contexte peuvent être évaluées en tant que variables significatives ou non. Or l’induction en tant que démarche ne nous informe pas sur le mode d’élaboration de ces théories préalables : elle ne fait que s’en servir. Le problème réside dans le fait que l’induction est une théorie qui consiste en un mode d’analyse, sans constituer à ce stade un modèle » (1997 : 247).
32 Comme l’illustre fort explicitement la conviction qu’il énonce lors d’un entretien avec Dominique Viart pour tenter d’expliciter ce qui charpente son projet d’écriture : « Tout est marqueur de classe, qu’on le veuille ou non. Là-dessus, avec Bourdieu on ne peut pas transi-ger, et on a beau essayer de les lisser, les marqueurs de classe ressurgissent toujours » (Viart & Chauvier 2019 : 14).
33 Dernière phrase qu’écrit Éric Chauvier pour « clore » son ouvrage Anthropologie.
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