Résumé: Quelles sont les opérations qui régissent la production des énoncés ? Comment peut-on expliquer les choix grammaticaux de l’énonciateur ? Nous montrons dans notre article que le concept de statut - statut posé et statut repris - permet de rendre compte de choix grammaticaux qui concernent aussi bien le domaine du nom - place de l’adjectif, choix de l’article, choix lexicaux - que celui de l’énoncé dans son entier – choix de la conjugaison, choix de l’adverbe. L’énonciateur effectue des choix, ces choix étant le résultat d’un calcul inconscient qui repose sur des opérations abstraites. L’approche méta-opérationnelle montre qu’il existe un principe général qui régit la production des énoncés, principe récurrent, cyclique. mots-clés : statut posé ; statut repris ; choix ; énonciateur ; grammaire méta-opérationnelle
Abstract: What are the operations that are responsible for the production of sentences ? How can one explain the speaker’s grammatical choices? Our purpose is to show that the concept of status – assertive status or non assertive status – enables one to account for grammatical choices that not only concern the noun phrase – word order (adjective / noun or noun / adjective in French), choice of the article, lexical choices – but which also concern the sentence as a whole – adverbs such as voici / voilà in French, choice of tense and aspect (to use traditional terminology). What grammatical choices the speaker makes are the product of unconscious calculations based on abstract operations. The grammatical theory known as meta-operational grammar shows that there exists a recurring principle which governs the production of sentences (utterances).
Keywords: assertive status, non assertive status, choice, speaker, enunciator, meta-operational grammar.
BLOQUE I. ESTUDIOS GENERALES
Derrière les mots, la linguistique : statut posé et statut repris

Jean-Pierre Gabilan est maître de conférences à l’Université de Savoie Mont-Blanc. Il enseigne la linguistique. Il a fait sa thèse de doctorat sous la direction d’Henri Adamczewski, avec lequel il a publié deux traités de grammaire anglaise. Ses travaux portent sur les grammaires anglaise et française. Il intervient dans la formation des professeurs d’anglais de l’enseignement secondaire et des professeurs des écoles.
La linguistique contemporaine évoque souvent le principe selon lequel la grammaire des langues reposerait sur une organisation en système : toute langue fonctionnerait ainsi à partir d’un ensemble de principes en nombre réduit. Cette idée, que l’on doit sans doute au linguiste allemand Wilhelm von Humboldt[1], est souvent énoncée en anglais de la façon suivante : « Language is a system which "makes infinite use of finite means" ». En d’autres termes, on peut créer un nombre infini d’énoncés en ne faisant appel qu’à un nombre limité d’opérations, un nombre limité de principes de fonctionnement. Si la phonologie est de ce point de vue beaucoup plus accessible, il n’en est pas de même pour la grammaire. Il peut être en effet assez aisé de mettre à plat l’architecture phonologique d’une langue grâce aux traits phonologiques tels que Roman Jacobson les décrit. Mais même si l’on admet que la fabrication des énoncés repose sur un nombre réduit d’opérations, les approches linguistiques les plus récentes ne sont pas toujours très convaincantes quand il s’agit de mettre en évidence lesdites opérations. Si dans le cadre de la Théorie des Opérations Enonciatives[2] le couple qualitatif / quantitatif est ici et là mis en avant, il l’est de façon très ponctuelle, mais pas de façon systématique. Si au sein de la Psycho-Mécanique du langage[3] on fait la distinction entre « signifiés de puissance » et « signifiés d’effet », on peine néanmoins à identifier les opérations en nombre réduit qui permettraient de rendre compte de la fabrication des énoncés. Nous montrerons dans les pages qui suivent qu’il est possible de mettre en évidence un principe de fabrication mis à jour au sein d’une théorie linguistique connue aujourd’hui sous le nom de grammaire méta-opérationnelle[4]. Notre propos concernera la langue française, mais on comprendra au fur et à mesure que les opérations décrites s’appliquent aux langues en général. Il s’agit de mettre en évidence des principes de fabrication des énoncés, principes inaccessibles pour les approches grammaticales traditionnelles tout simplement parce qu’en se plaçant sur le terrain des opérations on quitte le domaine de l’assignation directe du sens qui fait de la grammaire une représentation du monde extralinguistique. On admettra sans peine que la différence entre « J’ai besoin d’une voiture » et « J’ai besoin de la voiture » ne repose pas sur des données extralinguistiques. On admettra sans peine qu’en anglais ce qui oppose « It started to rain » à « It started raining[5] » ne repose pas sur une analyse du monde des actions. C’est pour percer le secret de ces oppositions que les concepts que nous allons illustrer ont été forgés. Nous parlerons ainsi de statut – statut posé et statut repris[6].
Le mot statut sera ici employé avec le sens tout à fait ordinaire qu’il revêt dans une utilisation banale de la langue. Tout-un-chacun a un statut dans la société, que ce soit au sein de sa famille, de son entreprise, de son association etc. Ces statuts sont différents mais ils se font écho. Il n’y a de supérieur hiérarchique que parce qu’il y a des subordonnés. Il n’y a des professeurs que parce qu’il y a des étudiants. Au sein des énoncés nous verrons qu’il est aussi possible de parler de statut ; statut de d’adjectif par rapport au nom suivant sa place dans l’énoncé, statut de la relation sujet / verbe en fonction du type de conjugaison retenu etc. Tout en langue est opposition. L’apport de la phonologie est sur ce point très enrichissant. Tel phonème n’existe que parce tel autre existe avec lequel il pourrait être confondu. Il en est de même en grammaire. Citons ici J.C. Catford (1959 : 179) : « What you say means what it means because it contrasts with the things you might have said, but did not. »
La langue française, à la différence de la langue anglaise par exemple[7], peut placer l’adjectif après ou avant le nom. L’ordre retenu est-il anodin ? Un « gentil garçon » est-il le strict équivalent d’un « garçon gentil » ? Est-ce qu’une “ forte femme » est le strict synonyme d’une « femme forte » ? Nous verrons que ce n’est pas le cas et que l’ordre retenu est porteur de différences et indique donc qu’un choix motivé a été effectué. C’est alors que s’impose le concept de statut, concept que nous allons définir.
Il n’est pas rare de trouver chez les commerçants des panneaux comportant ce qui suit : « …notre aimable clientèle… ». C’est le cas par exemple dans :
(1) « Nous prions notre aimable clientèle de bien vouloir nous excuser pour la gêne occasionnée par les travaux. »
S’il ne viendrait à l’esprit de quiconque de formuler ce qui précède en adoptant un ordre des mots différent :
(2) « Nous prions notre clientèle aimable de bien vouloir nous excuser pour la gêne occasionnée par les travaux. »
La question suivante vaut néanmoins la peine d’être posée : Pourquoi « aimable clientèle » et donc l’assemblage adjectif + nom est-il dans le cas qui nous intéresse le seul agencement possible ? Pourquoi est-ce que dans ce contexte « clientèle aimable » n’est pas recevable si le commerçant veut s’adresser à tous les clients potentiels ?
Un commerçant qui s’adresse à ses clients par le biais d’une affiche apposée sur une porte ou un mur de son commerce entend s’adresser à l’ensemble de sa clientèle, clientèle qu’il qualifie donc de « aimable » pour faire preuve de courtoisie auprès de ladite clientèle. Qu’il soit sincère ou non, c’est une autre question. On considère alors que l’ensemble de la clientèle est considéré comme intrinsèquement aimable par l’énonciateur. En termes de statut nous dirons dans ce cas que l’adjectif « aimable » est de statut « repris ». On pourrait également dire que l’adjectif « aimable » étant par nature ici considéré comme déjà acquis dès lors que « clientèle » est envisagée, il n’est porteur ici d’aucune forme d’assertivité, d’aucun jugement personnel de poids émis par l’énonciateur. Si l’ordre nom + adjectif avait été retenu - clientèle aimable -, le commerçant signifierait alors qu’il a établi une partition entre ses clients : les clients aimables et les clients pas aimables. En écrivant :
(3) « Nous prions notre clientèle aimable de bien vouloir nous excuser de la gêne occasionnée par les travaux. »
il s’adresserait uniquement aux clients qui seraient jugés aimables et indiqueraient alors qu’il existe de fait des clients pas aimables auxquels il ne s’adresserait pas - ce qui serait pour le moins maladroit dans le contexte retenu ici. Dans le cas de clientèle aimable nous dirons que l’adjectif aimable sera alors de statut “posé”. En d’autres termes, puisqu’il s’agirait d’établir une distinction entre les clients, l’adjectif serait alors porteur d’assertivité et non considéré comme une propriété intrinsèque à la clientèle. En résumé :
… notre clientèle aimable = choix effectué entre deux catégories de clients : clients aimables et clients pas aimables ;
… notre aimable clientèle = une seule catégorie de clients et donc plus de choix possible : tous les clients sont aimables ;
clientèle aimable à choix de “aimable” effectué au moment de parole : statut posé de “aimable” ;
aimable clientèle à choix de “aimable” déjà acquis : statut repris de “aimable”.
Nous prendrons à la suite d’autres exemples pour illustrer ce concept de statut – posé ou repris – appliqué au couple nom + adjectif ou adjectif + nom.
“À cinquante ans Anne n’arrête pas. Cette dynamique mère de famille a créé sa propre entreprise…”
Qu’est-ce qui motive ici l’agencement adjectif + nom ? Il faut introduire ici, en liaison avec le concept de statut repris, le paramètre que l’on peut appeler “cohésion textuelle”. En commençant par affirmer “Anne n’arrête pas” l’énonciateur a déjà impliqué le dynamisme dont fait preuve Anne. L’énoncé suivant tient compte de cette première annonce et la recycle en statut repris. En schéma :
(4) À cinquante ans Anne n’arrête pas à Anne est dynamique à Cette dynamique mère de famille…
Prenons un autre exemple :
(5) « Aujourd’hui l’ambitieux Copé[8] s’en est pris violemment au premier ministre… »
Sur le même modèle que celui de “l’aimable clientèle”, l’ordre retenu ici est le seul possible car dire “le Copé ambitieux” signifierait qu’il existe plusieurs hommes portant le nom Copé, ou, tout au moins, que l’homme appelé Copé a plusieurs personnalités, dont celle qui ferait de lui un homme ambitieux. On pourrait concevoir un contexte comme le suivant :
(6) « C’est un Jean-François Copé ambitieux qui s’est adressé aujourd’hui aux électeurs… »
et le recours à l’article “un” permet ensuite d’adopter une configuration d’énoncé qui confère un statut posé à l’adjectif “ambitieux”. Dire “l’ambitieux Copé” est une façon de faire comprendre que l’ambition est une propriété intrinsèque de Copé – que cela soit effectivement avéré ou non est une autre question. Un journaliste peut très bien faire passer de façon subtile un jugement tout à fait personnel qu’il présente comme une évidence.
Un seul et même énoncé peut comporter différents agencements, selon le degré d’assertion que l’énonciateur entend placer sur l’adjectif :
(7) “Je viens dans un moment particulièrement grave pour la région et, donc, pour le Liban. Après un lâche attentat qui a coûté la vie à un homme remarquable, exceptionnel, le général Wissam al-Hassan[9]…”
On relève dans ce court passage trois occurrences d’adjectif :
a. un moment particulièrement grave
b. un lâche attentat
c. un homme remarquable, exceptionnel
En a. et c. le but de l’énonciateur est clairement d’asserter un point de vue. En a., la quantification qui est faite de “grave” par le truchement de l’adverbe “particulièrement” interdit de conférer à “grave” un statut autre que posé. En c. il semble manifestement important à l’énonciateur de mettre en avant les qualités du défunt, ce qu’indique la succession des deux adjectifs employés pour le qualifier. Le choix de ces deux adjectifs est clairement effectué au moment de parole, choix effectué parmi une liste illimitée de possibles. C’est ce qui confère la force assertive aux composantes d’un énoncé qui sont ainsi en statut posé. En b. en revanche, il ne semble plus primordial de revenir sur la façon de qualifier l’attentat évoqué, d’où la position de statut repris de l’adjectif “lâche” ici.
On mentionnera les quelques mots qui débutent invariablement les discours, les courriers aux proches etc. :
Chers collègues…
Mes chers compatriotes…
Cher ami…
Chère Inmaculada…
Cher Salvatore…
On conviendra sans peine que ces déclinaisons de l’adjectif cher/chère ne sont pas forcément toujours d’une grande sincérité… Ces adresses somme toute convenues ne peuvent être recevables que si, précisément, l’adjectif cher/chère se voit conférer un statut repris. On dira en revanche :
C’est un(e) ami(e) cher / chère…
sans avoir de réelle possibilité que de saisir dans ce cas l’adjectif en statut posé.
La langue du quotidien nous offre des occurrences d’adjectifs très souvent employés qui illustrent parfaitement le concept de statut. C’est le cas de beau / belle, moyen / moyenne, petit / petite etc. Doit-on dire une “belle fille” ou une “fille belle” ?
Dans le cas de “belle fille”, il est question d’une catégorie déjà répertoriée. Dans ce cas, l’adjectif “belle” est déjà acquis. Dire :
(8) Fabienne est une belle femme
revient à dire que Fabienne fait partie de cette catégorie de femmes dont tout le monde s’accorde pour admettre qu’elles entrent dans les critères de beauté habituellement retenus. Il en est de même de “bel homme”. Dire :
(9) Georges est un bel homme
signifie que Georges entre dans les critères de beauté officiels. Dans les deux exemples, l’adjectif étant en position de statut repris, l’énonciateur n’indique pas vraiment son appréciation personnelle. Il range Fabienne ou Georges dans une catégorie déjà existante. S’il adopte un agencement différent :
(10) Fabienne est une femme belle
il donne alors un jugement personnel. Il trouve, lui, que Fabienne est belle, selon des critères qui lui sont propres. On comprend alors mieux des enchaînements tels que le suivant :
(11) Il est beau ton chien ! C’est vraiment un beau chien
qui permet d’abord à l’énonciateur de poser un jugement, “beau” étant alors très assertif, puis de poursuivre en intégrant le chien dans une catégorie existante, celle des “beaux chiens” – par exemple ceux qui gagnent les concours de beauté.
Faut-il dire une “boisson moyenne” ou une “moyenne boisson”[10] ?
Une “moyenne boisson” s’oppose à une “petite boisson” ou à une “grande boisson”. Si de tels agencements surprennent a priori le francophone, ils s’expliquent très bien dans le cadre de la restauration rapide. Ainsi, la chaîne McDonald présente ses menus de la façon suivante :
(12) Best Of Big Mac : 6.20 €
1 Big Mac + 1 moyen accompagnement + 1 moyenne boisson
Best Of Chicken McNuggets : 6.50 €
1 boîte de 6 nuggets + 1 moyen accompagnement + 1 moyenne boisson
Sous l’influence de la standardisation américaine des tailles – small ; medium ; large[11] - la langue française n’a pas le choix que de placer l’adjectif moyen, à l’instar de petit(e) ou grand(e), avant le nom pour coder le statut obligatoirement repris. Si une “moyenne boisson” désigne une boisson dont le volume correspond à une norme fixée par avance, une “boisson moyenne” signifiera tout autre chose, à savoir une boisson dont le goût, pour l’énonciateur, ne serait pas à la hauteur des attentes. Il en est de même des adjectifs “petit” et “grand” ; dans un agencement nom + adjectif - statut posé de l’adjectif - “petit” et “grand” ont leur sens premier et qualifient le nom quant à sa taille. En statut repris, et uniquement dans ce cas, ils signifient tout autre chose. Un “petit” café ou une “petite” robe ne désignent respectivement pas du café en faible quantité ou une robe de taille réduite. L’adjectif petit(e) prend alors une autre signification qui renvoie de fait à une catégorie déjà existante. Selon le nom employé, les significations seront multiples. Le “petit” café ou le “petit malin d’en face” indiquent respectivement l’aspect agréable ou désinvolte du nom. Tout le monde sait que demander une “petite” photocopie revient à faire une demande dont on minimise la portée comme pour s’excuser de déranger. Que signifierait une “photocopie petite” ? Sans doute une photocopie dont le format serait inhabituellement réduit. Quant à la suite “petite robe” elle signale que l’énonciateur la trouve plaisante ou même qu’il en trouve le coût modique. On oppose également les “petits calibres” aux “gros calibres”. Il s’agit pour la première catégorie d’armes de calibres inférieurs à ceux utilisés généralement (tir, chasse) et pour la seconde catégorie ceux qui, au contraire, sont supérieurs à la moyenne généralement utilisée. Dans la catégorie des petits calibres on établit une liste fermée, et il en est de même pour la catégorie “gros calibres”. Dire qu’on possède une arme de “calibre petit” n’aurait aucun sens.
Le choix entre les opérateurs que la tradition appelle “articles” respectivement “indéfinis” – un / une / des - et “définis” – le / la / les – repose lui aussi sur le concept de statut. Tout francophone comprend que dans :
a. J’ai besoin d’une voiture
et
b. J’ai besoin de la voiture
e nom “voiture” ne renvoie pas à la même réalité linguistique. En a. l’énonciateur évoque une occurrence d’un objet appelé voiture, quel qu’il soit. En b. l’énonciateur évoque un objet appelé voiture que son co-énonciateur est censé connaître. On dira alors que le nom voiture n’a pas le même statut dans les deux cas et l’article a pour vocation de coder cette distinction : statut posé codé par “une” et statut repris codé par “la”. Le statut repris, qui dans le cadre des articles code une saisie du nom dans l’énoncé en toute connivence avec le co-énonciateur, peut avoir différentes origines dont on ne peut établir la liste tant elles sont variées. Dans tous les cas, l’énonciateur considère que le co-énonciateur partage avec lui un savoir ; le nom introduit par le / la / les ne fait pas mystère pour le co-énonciateur. Au contraire, avec un / une / des l’énonciateur installe un nom dans l’énoncé, nom qui est forcément chargé d’assertivité. Voici quelques exemples simples :
a. Mon prof de grammaire m’a mis 4 sur 20 ! C’est un salaud ! (*le) // Tu parles d’un salaud ! (*le)
b. Il m’a mis 4 sur 20… Le salaud ! (*un)
c. Dix pour cent d’augmentation… ? Les vaches ! (*des)
Ce qui oppose a. à b. est la façon même dont le nom “salaud” est saisi : de façon définitoire et donc assertive en a. et en jouant de la cohésion textuelle en b. : mettre 4 sur 20 implique nécessairement une conclusion directe : à salaud. Pour les mêmes raisons, le recours à des est impossible en c. Si l’énonciateur souhaite ne pas jouer de la cohésion textuelle, il charge alors le nom d’assertivité – statut posé – en l’introduisant au moyen de : “C’est un…” qui exclut alors une saisie en statut repris.
Les trois exemples qui suivent nous serviront de point de départ :
a. Le pape est - malade.
b. Le pape est bien malade.
c. Le Vatican a confirmé que le pape est bien malade.
L’énoncé b. peut être ambigu ; soit l’adverbe “bien” porte sur l’adjectif “malade” (la maladie est sérieuse), soit il porte sur la relation [le pape / être malade]. Dans cette deuxième interprétation, l’énonciateur confirme (parce qu’il y a pu avoir des doutes émis) que la relation [le pape / être malade] existe bel et bien, existe effectivement. L’exemple c. explicite le recours à “bien”. En a. l’énonciateur confère un statut posé à l’adjectif “malade”. En c. il est en statut repris. On observe les mêmes stratégies pour les énoncés interrogatifs :
a. Est-ce que ce train va à Naples ?
b. Est-ce que ce train va bien à Naples ?
En d. l’énonciateur suggère une solution – destination Naples – parmi d’autres possibles. En e. l’énonciateur a déjà sélectionné une destination et attend confirmation du choix déjà effectué. Le vecteur statut posé/statut repris est là aussi éclairant. Il n’est pas inutile de mentionner que la langue anglaise avec do / does / did possède un opérateur dédié au codage du statut repris[12].
Ce qui oppose fondamentalement les modes indicatif et subjonctif repose avant tout sur le degré d’assertivité que confère l’énonciateur aux composantes des énoncés concernés. Nous limitons ci-dessous nos analyses aux conjugaisons appelées présent de l’indicatif et présent du subjonctif[13] :
a. Pierre est malade.
b. Bien que Pierre soit malade il va travailler.
c. Pierre vient demain.
d. (le fait que) que Pierre vienne demain n’est pas une surprise.
e. Pierre vient demain… C’est bizarre.
f. C’est bizarre que Pierre vienne demain.
Les énoncés a., c. et e. ont pour vocation de poser des données. L’énonciateur choisit un sujet parmi d’autres sujets possibles, choisit un verbe parmi d’autres verbes possibles, et enfin choisit une complémentation. Le but de l’énoncé a. est de poser “malade” – statut posé de “malade”. Le but de l’énoncé c. est d’annoncer la venue, puis la date de la venue de Pierre – statut posé de “venir” + “demain”. Le but des deux énoncés contenus en e. est d’annoncer la date de la venue de Pierre et de commenter a posteriori cette venue – statut posé de “venir” + “demain” et statut posé de “être” + “bizarre”.
Les segments des énoncés b., d. et f. qui sont sous la coupe du subjonctif n’ont pas pour vocation de poser des données mais de les reprendre pour les juger, les commenter. En b., la locution “bien + que”, dont tous les manuels de grammaire disent qu’elle impose le subjonctif à sa suite, a précisément pour rôle de rappeler un acquis pour ensuite mieux en prendre le contrepied. Le co-énonciateur n’est pas censé découvrir la maladie de Pierre en b. – statut repris – mais il découvre que ce dernier va travailler – statut posé. L’énoncé d. présente une occurrence de nominalisation en “que” que l’on peut gloser comme suit : la venue de Pierre n’est pas une surprise. Le but de d. est d’indiquer que cette venue – acquise du co-énonciateur – n’est pas une surprise. La particularité de la langue française sur ce point face à l’anglais est le fait que l’on ait recours à un double codage du statut repris, et ce à l’aide de “que” placé en début d’énoncé et du subjonctif ensuite. La langue anglaise se contente de l’opérateur that dans ce cas de nominalisation :
(13) Peter lives in London.
(The fact) that Peter lives in London is no surprise.
On ne perdra néanmoins pas de vue que si en surface les composantes sont les mêmes, l’organisation profonde qui régit [Peter – live – in London] n’est pas la même dans les deux cas :
(14) Peter + lives + in London.
… that [Peter-lives-in-London] is no surprise
L’énoncé f. est intéressant à plus d’un titre. Le pronom en emploi cataphorique qui débute l’énoncé – C’ – est une anticipation de la relation [Pierre / venir demain]. On comprend dès lors que le but de l’énonciateur est d’évaluer ladite relation qu’il “tient” déjà. On ne peut en effet évaluer que ce qu’on a saisi au préalable. Dès lors il faut nécessairement que la relation [Pierre / venir / demain] soit de statut repris car on ne peut dominer une relation pour la juger et vouloir en même temps la poser comme nouvelle. On note donc l’agrammaticalité de :
g. *C’est bizarre que Pierre vient demain.
La place manquera ici pour montrer que les verbes (V1) qui imposent soit l’indicatif soit le subjonctif porté par le verbe (V2) qui suit ont un sème commun qui explique le recours à l’une ou l’autre des conjugaisons, à l’un ou l’autre des statuts. Les exemples qui suivent sont une illustration du recours aux deux statuts possibles, et ce, selon les segments introducteurs :
h. Je crois qu’il vient demain.
i. Je ne crois pas qu’il vienne demain.
j. J’espère qu’il vient demain.
k. Je n’espère pas qu’il vienne demain
l. Je sais qu’il vient demain.
m. Je ne sais pas s’il vient demain.
n. Je ne sache pas qu’il vienne demain.
o. Je doute qu’il vienne demain.
p. Je redoute qu’il vienne demain.
q. Je souhaite qu’il vienne demain.
Outre le sémantisme du V1 introducteur qui a pour conséquence d’imposer soit l’indicatif soit le subjonctif porté par le V2, on observe que l’opération de négation a une incidence de taille – énoncés i. et k. De même, en n., le V1 introducteur portant déjà une indication de statut repris, le V2 est à son tour en statut repris.
La conjugaison appelée “passé simple” par la tradition grammaticale ne pose pas de problème particulier au grammairien… si ce n’est lorsqu’il s’agit de comprendre et d’expliquer ce qui la différencie de celle que la même tradition nomme “imparfait”[14]. Dans leur écrasante majorité les analyses portant sur l’imparfait retiennent comme raison d’être de l’imparfait une valeur aspectuelle liée à l’inachèvement – aspect sécant pour les uns, borne de droite non atteinte pour les autres. Cette approche a pour conséquence de laisser alors sans explication recevable des énoncés tels ceux qui suivent :
a. Météorite tombée en 1492. Cette année-là Christophe Colomb découvrait l’Amérique. (Contexte : écriteau dans un musée)
b. Il y a quarante ans, jour pour jour, Charles de Gaulle mourait, quelques jours avant de fêter son 80e anniversaire, dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Eglises. On commémore aujourd'hui en grandes pompes les 40 ans de sa disparition. (Tribune de Genève, 9/11/2010)
c. Le 25 juin 2009, la nouvelle de la mort de la star du rock, Michael Jackson bouleversait la planète… Aujourd’hui, l’heure est, pour les fans, à la célébration de la mémoire de leur idole. Et un an après, ils n’en reviennent toujours pas. (Euronews, 25/06/2010)
d. Il y a un an, jour pour jour, on signait la promesse de vente.
e. Cependant on s'arrêta. On arrivait... (Guy de Maupassant, Une vie)
Est-il possible de substituer le passé simple à l’imparfait dans les exemples qui précèdent ? L’exemple e. deviendrait agrammatical : “Cependant on s'arrêta. *On arriva.” Pourquoi ? Dès que l’énonciateur a annoncé l’arrêt, il n’est plus possible de poursuivre avec une relation [on / arriver] de statut posé puisque cette relation est utilisée pour expliciter l’arrêt. Dès lors, seule une opération grammaticale de type “statut repris” est recevable, d’où le recours à l’imparfait qui est la conjugaison de statut repris par excellence[15]. Il eût en revanche été possible, non d’expliciter l’arrêt, mais de poursuivre le récit. Ex : Cependant on s’arrêta. Mon père descendit de la voiture et…
Les énoncés a. à d. pourraient-il accepter le passé simple à la place de l’imparfait ? La réponse doit être négative car chacun des énoncés produits ne l’est pas pour poser des données mais avant tout pour revenir sur des choses acquises. On note qu’en a. la date 1492 est mise en avant, puis explicitée par le biais de l’énoncé à l’imparfait qui suit. Cette configuration est celle qui prévaut dans ce genre de contexte. L’énonciateur fait avant tout appel à la mémoire du co-énonciateur, que ce soit pour évoquer des faits antérieurs qu’il est censé connaître, soit pour des raisons de cohésion textuelle, comme c’est le cas d’ans l’exemple e. Les énoncés b. et c. sont souvent classés dans une rubrique qui évoque un “imparfait journalistique”. Tout un chacun devient “journaliste” en produisant des énoncés tels que le d. Les exemples a. à d. ont en commun ce qui suit : l’énonciateur débute son propos par une date, date qui est en b. en c. et en d. une date anniversaire. Dès lors, la logique de fonctionnement de la grammaire du français fait que l’énonciateur reprend plus qu’il ne pose des données. Toute la raison d’être de l’imparfait est là. On retrouve dans l’opposition passé simple / imparfait le vecteur statut posé / statut repris.
La langue française fait appel aux opérateurs “à” et “de” dans les assemblages suivants :

D’autres assemblages existent, ne faisant appel qu’au seul “de” :
(15) Voilà encore un carreau de cassé…
(16) Une de perdue, dix de retrouvées…
(17) Il n’est pas près de revenir.[16]
(18) J’ai un peu / beaucoup / trop de travail à faire.
Les rôles respectifs de “à” et “de” sont de coder le statut du deuxième élément par rapport au premier. Le choix de l’un ou de l’autre ne relève pas du hasard ou d’une mystérieuse règle d’usage qui ferait que “à” ou “de” serait retenu selon des critères bien flous. Nous retiendrons ici quelques exemples liés au couple N1 N2[17].

Les flèches > et < sont à comprendre comme suit :
> une tasse à café est une tasse dont la forme indique le contenu éventuel: le nom café est de statut posé.
< une tasse de café est une tasse qui contient du café ; le nom café est antérieur dans la genèse même de la production de l’énoncé. Le nom café est de statut repris.
On conçoit dès lors sans peine que le verbe finir soit suivi exclusivement de de :
(19) J’ai fini de manger.
alors que inciter est suivi de à :
(20) Je l’ai incité à démissionner.
Le sémantisme de finir oriente vers ce qui précède – statut repris du V2 - alors que inciter va de l’avant – statut posé du V2.
On observera les petits changements de statut dans la paire minimale suivante :
a. J’aurai (-) plaisir à vous revoir. (*de)
b. J’aurai le plaisir de vous revoir. (*à)
Le recours à l’article(-) signale que le nom plaisir est saisi au niveau de la notion. Aucune occurrence particulière n’est en encore instanciée. L’énonciateur construit alors le repère qui permet de poser “vous revoir”. En b. la saisie effectuée au moyen de l’article “le” qui code le statut repris implique une pré-construction du nom qui suit. Ce nom n’est plus “plaisir” mais déjà [plaisir-vous revoir]. Dans ce cas, la logique de fonctionnement de la grammaire du français implique que le statut repris de [vous revoir] soit codé au moyen par “de”.
On pourra s’interroger à propos des exemples suivants qui peuvent, pour certains, dérouter le non francophone, mais aussi le francophone :
c. un dé à coudre…
d. un permis de pêche
e. un pot à yaourt
f. un pot de yaourt
g. un pot de yaourt vide ??
h. une bouteille d’eau.
i. une bouteille de vin.
j. une bouteille à vin ??
k. Une bouteille de vin… vide ?
l. une bouteille à eau ??
m. Une bouteille d’eau… vide ?
Les exemples j. et l. semblent poser problème au francophone qui préfère passer par k. et m. Ces deux dernières solutions, pour étranges qu’elles puissent paraître, s’imposent, et ce en raison d’un manque : alors qu’on peut acheter des “pots à confiture” ou des “pots à yaourt” pour faire ses propres confitures et ses propres yaourts, on ne peut acheter dans le commerce des bouteilles vides. Seuls les professionnels – embouteilleurs d’eau, viticulteurs, producteur d’huile etc. – ont accès à ces produits. Le commun des mortels se contente, lui, une fois vidées, de recycler les bouteilles pour un second usage[18]. Il n’est pas anormal dès lors d’entendre dire “une bouteille d’eau vide” alors qu’une “*tasse de café vide” serait agrammatical. L’exemple g. est une production possible car le grand public ne fait pas lui-même ses yaourts et dès lors on peut recycler les pots une fois vidés pour en faire autre chose. On pourra s’interroger devant c. et d. mais le sémantisme de “dé” d’un côté et de “permis” de l’autre nous permet de comprendre ce qui est en cause. Dès lors qu’il y a “permis” il y a antériorité conceptuelle du nom ou du verbe qui suit – permis de pêche / permis de conduire. Ce n’est pas avec le permis lui-même que l’on pêche ou que l’on conduit, alors que le dé – à coudre ou à jouer – est en attente d’utilisation.
Souvent perçus comme équivalents par le francophone, et rappelant le couple “ici / là” ‑ il est passé par ici / il est passé par là – “voici” et “voilà” codent eux aussi le statut des composantes de l’énoncé qu’elles introduisent.
a. Voici le journal de votre région… (*Voilà)
b. Voici la liste des lauréats… (*Voilà)
c. … Et voilà c’est fini ! (*voici)
d. Tous tes enfants qui t'aiment / Et vénèrent tes ans / A ton appel suprême / Ont répondu “Présent”
Maréchal nous voilà… (*voici)
e. L’alcool, voilà l’ennemi ! (*voici)
f. Ah vous voilà vous ! (*voici)
Tandis que a. et b. indiquent que l’énonciateur n’a pas encore présenté ce qu’il annonce, c. d. e. et f. sont des énoncés liés à la reprise, à la clôture d’un paradigme ; “voici” code le statut posé de ce qui suit, “voilà” en signale statut repris.
Les couples présentés ci-dessus font partie de ces éléments de la langue française que tout natif maîtrise sans se poser la moindre question, mais sans toutefois avoir la plupart du temps la clé qui livrerait le mystère qui sous-tend la façon dont le choix entre ces éléments s’effectue. Si le natif ne se trompe pas, il n’est pas forcément en mesure d’expliquer comment il fait, comment il procède, à quel calcul il se livre pour décider que c’est “an” et non pas “année” qui convient dans tel ou contexte. Voici quelques exemples :
a. Il a passé cinq ans à Rome et c’est au cours de ces cinq années qu’il a rencontré sa future femme. (*au cours de ces cinq ans)
b. Bonjour ! Quel jour sommes-nous ? (*quelle journée)
c. Je vous souhaite une bonne journée. (*un bon jour)
d. Le 8 mars est la journée de la femme.
e. Quelle journée ! (*jour)
f. “Je peux venir demain matin.” “Demain matin ? Je ne peux rien te promettre… J’ai une matinée chargée. (*un matin chargé)
g. J’irai dans la matinée. (*le matin)
h. C’est déjà le matin ? (*la matinée)
Un examen des agrammaticalités signalées ci-dessus permet de poser quelques jalons : avec an / jour / matin, l’énonciateur pose un concept. Dès qu’il entre dans le concept, par le biais du déroulement ou des activités qu’il représente, l’énonciateur doit opter pour une version moins assertive, et donc pour année / journée / matinée. L’énoncé d. – la journée de la femme – nous place d’emblée dans le déroulement de ce 8 mars et évoque les activités, manifestations diverses qui lui sont attachées. Dire “le jour de la femme” serait aussi possible, mais avec une signification différente, un peu comme avec “le jour de l’indépendance”, “le jour de la rentrée” etc. Dès lors que l’on souhaite se placer “au cours”, “dans”, “au milieu de” etc. c’est forcément le versant de statut repris qui s’impose :
i. au milieu de l’année
j. au cours de la journée
k. dans la matinée
ar pour envisager comment on se positionne par le biais d’une préposition – dans, en-dessous de, au-dessus de, au milieu de etc. il faut déjà avoir sélectionné le repère. Le propre de la préposition est précisément de coder l’antériorité conceptuelle du nom qu’elle permet de saisir dans l’énoncé.
Notre présentation du concept de statut en grammaire, pour succincte qu’elle soit, permet de poser les bases d’une approche linguistique qui se démarque complètement du monde extralinguistique et de ses avatars. Les chapitres que nous avons retenus dans le cadre du colloque international de Naples ont été sélectionnés pour leur aspect a priori banal. Les exemples retenus constituent le quotidien de tout francophone, et pourtant ils résistent souvent aux analyses. Le concept de statut mis en avant - statut posé/statut repris – se révèle assez puissant pour rendre compte d’oppositions qui restent sinon opaques. La puissance explicative de ces outils pourra surprendre ; bon nombre d’approches linguistiques déploient en effet un arsenal considérable de termes et de concepts souvent finalement inadaptés à la tâche fixée. Henri Adamczewski a souvent mis en garde contre l’effet “montagne qui accouche d’une souris”, mise en garde que ceux qui n’adhèrent pas à l’approche méta-opérationnelle récusent en mettant en doute des principes qu’ils jugent trop minimalistes pour justement pouvoir venir à bout de la montagne. Mais le fonctionnement des langues doit-il rester impénétrable ? Le recours au concept de statut a montré sur quelques chapitres de la grammaire française qu’il rendait compte de phénomènes qui restent sinon inexpliqués. La force de cette approche est de réunir plutôt que d’atomiser les données. Des chapitres de la grammaire qui traditionnellement ne sont jamais regroupés peuvent l’être en raison de ce qui les unit. Dire que la différence entre “an” et “année” est la même qu’entre “une voiture” et “la voiture” ou encore qu’entre “il entra” et “il entrait” explique sans doute la rapidité avec laquelle les natifs acquièrent leur langue maternelle : s’il existe un principe fondamental récurrent, cyclique, qui informe les choix grammaticaux à différents niveaux de la langue, le natif le rencontre forcément - certes de façon inconsciente, - et l’utilise pour fabriquer ses propres énoncés. Il appartient au grammairien de percer le secret de fabrication de ces énoncés pour être en mesure de proposer une grille grammaticale cohérente, à l’instar de la façon dont les phonologues présentent les grilles phonologiques des langues. Si le système est bien appréhendé, la grille grammaticale est cohérente et devient de fait apprenable. Si elle ne l’est pas, le traité de grammaire qui en découle demeure un recueil de règles et d’exceptions. Il semble que les intuitions de Wilhelm von Humboldt trouvent une application non négligeable dans la présentation systématique que l’approche méta-opérationnelle permet de faire.

