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Chauvier "unheimlich". Du langage à double foyer
Versants, vol. 1, núm. 69, pp. 71-88, 2022
Universität Bern

Artículos


DOI: https://doi.org/10.22015/V.RSLR/69.1.6

Abstract: L’œuvre d’Éric Chauvier met régulièrement en exergue l’anomalie et le sentiment de trouble comme déclencheurs d’une pensée et d’une écriture, qu’elles soient anthropologiques ou littéraires. Suivant cette méthode, le par- cours qu’entreprend cet article veut rendre compte d’une inquiétante étrangeté éprouvée au contact des textes de l’auteur, notamment lorsque celui-ci analyse des faits de langage. À travers une mise en parallèle de la notion freudienne d’Unheimliche et de l’expression de « familiarité rompue » utilisée par Chauvier, l’objectif est d’interroger comment se constituent des parentés scientifiques et quelle peut être la productivité épistémologique d’en assouplir les liens tradi- tionnels.

Keywords: Éric Chauvier, Sigmund Freud, inquiétante étrangeté, langage, an- thropologie, littérature.



[F]inalement, j’ai mis de moi-même beaucoup plus que prévu dans ces textes : obsessions, souvenirs, détermi- nant inconsciemment le choix de la parole, de la scène à fixer. Et je suis sûre maintenant qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime – lequel, né il y a deux siècles, n’est pas forcément éternel.

Fuente: Annie Ernaux, Journal du dehors (1995 :9)

Les textes que nous arpentons et que nous finissons par habiter autant qu’ils nous habitent présentent des topographies que l’esprit imagine bientôt connaître si bien qu’il ne voit plus de raison d’y trébucher. Si l’on en croit un lieu commun des statistiques, c’est pourtant sur les chemins que l’on fré- quente le plus – sans y penser – que surviennent le plus souvent les accidents de la route. Au bureau des « objets perdus », Walter Benjamin évoquait cette impression saisissante d’un « lointain [qui] vibre en forte osmose avec le proche » alors qu’on distingue pour la première fois un village ou une ville, impression qu’une exploration devenue habituelle (« die stete, zur Gewohn- heit gewordene Durchforschung ») effacera peu à peu, tout comme « disparaît […] la façade d’une maison lorsque nous y entrons » (Benjamin 2013 : 141). Comment imaginer le récit d’une perte de repères alors que se repérer est devenu trompeusement inutile ? Qu’est-ce qui disparaît dans notre angle mort lorsque le point d’articulation grinçant entre le proche et le lointain, le connu et l’inconnu, se dissout ? Parfois, la découverte d’une œuvre nous dé-boussole par la sensation étrange de nous proposer une carte inédite pour un territoire pourtant familier. La lecture d’Éric Chauvier a joué et compté pour moi de cette manière-là et c’est de cette désorientation en terrain connu que je voudrais rendre compte, en vue d’interroger ce qu’elle oblige à repenser “du côté de chez moi”, à la faille de ce sein rassurant qu’offrent une famille et un “lignage” de pensée.

Un point de méthode, tout d’abord. Au moment d’écrire, le chercheur en littérature procède en général à un tour de passe-passe épistémologique dont il n’est pas certain qu’il soit tout à fait conscient. L’écriture savante des études littéraires, lorsqu’elle rend compte d’une lecture en vue d’analyser les textes, fait mine de circuler et de naviguer entre ces textes comme si la connaissance du corpus lui avait été donnée d’emblée et simultanément. La critique professionnelle tend à réduire l’expérience progressive que constitue l’entrée dans une œuvre. C’est un truisme, mais on lit un livre après l’autre ; pourtant les comptes rendus de ce parcours nommé lecture le condensent et le hissent comme hors du temps (peut-être parce qu’ils pressentent une temporalité autre à portée de mémoire). Se confronter aux travaux d’un an- thropologue, par le déplacement mental que suppose le regard porté sur une discipline opérant souvent à partir de « séquences respectant le temps réel » (Chauvier 2003 : 193), surtout si cet anthropologue a fait du processus d’enquête une des étapes centrales de l’observation elle-même, c’est réaliser combien l’absence de cette chronologie est susceptible de réduire les impressions récoltées sous couvert de viser directement les résultats en destination finale. Cet article voudrait redonner une place à l’enchaînement des impressions au fil de l’avancée dans l’œuvre, laquelle peut elle-même brouiller l’ordre de succession effectif des publications. Il est impossible de retrouver l’état “d’ignorance” qui préside à la découverte de l’œuvre mais on peut ne pas dissimuler que le résultat de l’analyse est issu de remaniements intellectuels à mesure que s’accumulent les perceptions, plutôt que d’une interprétation surplombante d’un matériau livré-reçu d’un seul tenant.

À travers quelques récits d’enquête d’Éric Chauvier1, je voudrais donc interroger l’apparition d’un malaise dans ma culture puis son lent reflux à mesure que j’apprivoisais l’effet d’étrangeté généré par l’écriture de celui-ci et plus particulièrement par ses dispositifs de saisie du langage dans ce qu’il nomme “l’ordinaire” de la vie.

Lorsque la familiarité se fissure

Ma lecture de Chauvier débute à l’écoute d’une conversation téléphonique que son ouvrage La crise commence où finit le langage (2009) rend visible. Ce passage de l’audible au visible par le biais du scriptible frise le paradoxe, puisque le geste d’écriture est à la fois ce qui rend partageable le souvenir de la parole et simultanément ce qui en efface la présence. Cette difficulté pour ainsi dire consubstantielle à l’écriture où la voix est toujours absente, l’auteur en fait l’une des questions fondamentales de son projet tel qu’il l’expose dans Anthropologie de l’ordinaire (Chauvier 2017 [2011])2. La découverte de cet ancrage essentiel fut cependant plus tardive et, à ce stade, j’y perçois surtout l’écho d’une préoccupation qui traverse l’histoire de la littérature et des sciences, chaque fois que le récit d’un seul cherche à tra- duire en texte la parole d’un autre3. L’expérience de pensée proposée par Chauvier – examiner « l’embarras » et le « malaise » (11) provoqués par « l’intrusion » (12) que représente un appel commercial, et le bref échange auquel il donne lieu –, soutenue par le questionnement implicite dont elle accom- pagne les rapports entre oralité et textualité, m’installe dans un espace de réflexion que je crois (re)connaître. La littéraire et l’anthropologue ont ici un objet (en) commun, le langage ; ils ont aussi un véhicule analogue pour rendre compte de l’analyse de cet objet, une écriture au carrefour de l’argument et de la narration. Quelque chose résiste pourtant. Éric Chauvier évoque la nécessité de dépasser la culpabilité ressentie face à la situation de précarité dans laquelle se trouve l’agent commercial au bout du fil parce que celle-ci « constitue une stratégie de déni […] qui fait écran à des interpréta- tions plus profondément ancrées dans la chair du langage » (13-14). De quoi est faite cette chair, de quels éléments se compose-t-elle ? L’expression qui donne littéralement corps aux mots en leur supposant une incarnation vient se heurter, dans mon esprit, à la phrase suivante qui présente le procédé préconisé par l’auteur pour toucher à cette chair : « [i]l convient, par consé- quent, d’aller plus loin, et de laisser là toute considération d’ordre moral, au profit d’une analyse plus technique » (14, je souligne). Une lecture (trop) rapide met en tension ma compréhension du charnel et de la technicité – technicité dont l’auteur fournit quelques pages plus loin l’étiquetage scien- tifique : les « outils d’analyse de la pragmatique du langage » (18). Surtout, cette chair du langage paraît se former à l’intersection des usages partagés des mots, dans la conversation et la communication, comme détachée des représentations psychiques internes du sujet dont la parole est examinée à la loupe. Cette intuition encore difficile à étayer introduit un doute dans la similitude que je préjugeais entre l’approche de Chauvier et la mienne : d’emblée, il capte mon attention pour la diriger vers une énigme (re)connue, mais c’est la lumière du projecteur qui est nouvelle. Elle fait trembler mon savoir sur le mur. En filigrane, un questionnement s’organise autour de ces possessifs (“la mienne”, “mon savoir”) appliqués à des façons de se tenir dans la pensée.

Le trouble suscité par une impression de reconnaissance et de perplexité simultanées, un autre livre m’en propose rapidement le vocabulaire. Dans Anthropologie (2006), l’auteur rapporte son saisissement au moment de croiser le regard d’une jeune Rom – « cette fille », telle que la désigne le début du texte dans une répétition remarquable (pas moins de douze occurrences dans les sept premières pages se rapportant au « 2 juillet 2003 »), comme pour souligner à la fois le refus d’identification que lui oppose la société (« cette fille » est anonyme) et la focalisation presque brutale de l’attention opérée par le démonstratif pour forcer le regard du lecteur ; en pointant « cette fille » du doigt du langage, Chauvier détoure à la fois l’objet et le sujet d’une enquête qui part bientôt à l’assaut des modes trop établis de la « dé- monstration scientifique » (2006 : 11-17). L’expression à laquelle s’articule mon étonnement surgit lorsque l’anthropologue « lance un coup d’œil » (12) vers la jeune femme qui fait la manche :

L’ambivalence de son regard me foudroie. Il est à la fois opaque et lumineux ; il semble verrouillé et infiniment léger. Dans sa lumière, je crois reconnaître d’autres parties de ma vie. C’est un visage à la fois effrayé, juvénile et dur, mais identifiable, revenu de l’adolescence, de vacances lointaines, fami- lières. Je nomme cela une impression de familiarité rompue (2006 : 12).

C’est l’auteur qui souligne, attribuant par la même occasion une forme typographique à l’effet de rupture : dans le corps de caractère familier du texte, l’italique souligne le propos autant qu’il introduit un vacillement à la racine des lettres. Au catalogue des traditions académiques, l’écriture cursive est aussi celle qui signe l’irruption d’une langue étrangère dans le fil de l’argumentation. Expliciter ce qui relève du quotidien disciplinaire conven- tionnel sert ici à illustrer ma réaction à la lecture de ces termes, « familiarité rompue » (12). Selon un principe frôlant l’action performative, l’expression sollicite le souvenir d’un concept familier mais organise aussitôt une distance vis-à-vis de celui-ci, par la traduction qu’elle en donne – oui, j’éprouve bien une “inquiétante étrangeté” à découvrir la familiarité rompue d’Éric Chauvier. Ce ressenti provient de la certitude que l’auteur ne peut ignorer la proximité de signification entre l’appellation qu’il choisit et le concept freudien, d’autant moins que L’inquiétante étrangeté et autres essais clignote comme une alarme depuis la bibliographie, cette zone péri-textuelle de l’enquête rapportée (les lecteurs de l’anthropologue savent l’importance des espaces périphériques dans son œuvre). Pourquoi transposer alors, entre appropriation singulière et écart marqué par rapport à un certain pan de l’histoire de la connaissance ? Du côté de la lectrice cette fois, pourquoi ce vertige éprouvé devant ce qui s’impose souterrainement comme un recouvrement ; et comment expliquer que ce vertige vienne néanmoins mettre en mots l’expérience vécue en découvrant La Crise commence où finit le langage ? Entre proximité et éloignement, la familiarité rompue exprimée par Chauvier condense ce qu’on pourrait nommer avec lui mon « trouble fonda- teur » (2017 : 108)4, celui à partir duquel il devient nécessaire (et possible) de penser.

Aux foyers de l’unheimlich

Pour traquer les figures du trouble, il faut retourner à la double source de Freud et de Chauvier, et notamment à l’ambiguïté qui gît dans le terme allemand utilisé par le psychanalyste et dont l’ébranlement de l’anthropologue conserve la trace à l’entame d’Anthropologie dans le regard empreint d’ambivalence de la jeune Rom que le texte nommera bientôt X, puis Ana, puis Anne, puis finalement : Ana/X/Anne. Très vite, cette rencontre sinon des contraires du moins des motions équivoques au creux du regard bénéfi- cie d’un relais dans les inflexions de la voix (« Je retrouve dans cette voix ce que j’ai décelé dans ce regard. L’intime et le lointain s’y mêlent d’une façon plus expressive encore » [2006 : 15]), inaugurant ainsi un trajet que l’auteur emprunte à de nombreuses reprises, par exemple si l’on considère qu’il est possible d’imaginer un itinéraire qui conduirait du regard d’Ana à la voix de Joy, la protagoniste principale de Si l’enfant ne réagit pas (2008)5.

À la source, donc, c’est-à-dire au texte de Das Unheimliche (1919) et au premier livre de Chauvier, issu de sa thèse et publié en 2003 sous le titre Fiction familiale. Approche anthropolinguistique de l’ordinaire d’une famille. Je remarque que celui-ci pouvait déjà s’entendre comme un léger déplacement d’une notion freudienne passée dans le langage courant : beaucoup sont susceptibles d’évoquer l’existence d’un “roman familial”, en renvoyant parlà à l’idée un peu vague que chacun se raconte des histoires sur sa propre famille, plutôt qu’au bref article de 1909 intitulé « Le roman familial des névrosés » ou qu’à l’étude de Marthe Robert (Roman des origines et origines du roman [1977]) par laquelle ces réflexions se sont installées dans le paysage des études littéraires. C’est un destin que partagent de nombreuses expressions freudiennes, et l’œuvre de Chauvier témoigne de l’attention qu’il porte lui-même à cet effet de vases communicants entre les mots « savants » et ceux des « non-initiés » (Chauvier 2014 : 15). Il l’exprime dans Les Mots sans les choses (2014), choisissant justement l’exemple de Freud (de la psychanalyse) et celui d’Émile Durkheim (de la sociologie), pour interroger les effets d’un usage confus du langage conceptuel au sein de la communication ordinaire, faisant passer des discours d’autorité pour une description de la réalité alors qu’ils contribuent en fait à escamoter cette dernière (2014 : 15-22).

Cette fortune ambiguë d’avoir pénétré le discours social est aussi celle de l’inquiétante étrangeté. Elle fait aujourd’hui partie de l’arsenal descriptif usuel pour rendre compte de sensations discrètement angoissantes, comme teintées d’irréalité. La situation se présente un peu différemment en allemand et en français : en effet, le mot “unheimlich” fait partie du vocabulaire quotidien et c’est le texte freudien qui l’élève au rang de concept6 (élévation facilitée par le passage de l’adjectif au substantif : das Unheimliche), alors que l’expression française, par son caractère construit à des fins de traduction, s’était provisoirement éloignée du langage courant. Ce n’est pas un hasard si ce mot reste un point de discorde parmi les traducteurs du corpus psychanalytique. D’un point de vue du destin culturel de l’unheimlich en français, on peut affirmer que les termes “inquiétante étrangeté” (élus en son temps par Marie Bonaparte) n’ont jamais pu être supplantés dans l’usage, même lorsque les responsables de la traduction des Œuvres complètes aux PUF ont cherché à standardiser en ramenant la lettre au simple mot “inquiétant”7.

Quoi qu’il en soit, l’emploi fréquent et étendu de ces mots a participé à nous les rendre familiers, effaçant au passage leur charge d’intranquillité. Les pratiquer de cette manière entre en contradiction avec ce qu’ils cherchent à signifier.

Et si la familiarité rompue de Chauvier offrait l’occasion de rendre das Unheimliche à son état “non domestiqué” ?

De fait, ce sont bien les relations d’interdépendance entre intime et inconnu, entre familièrement rassurant et étrangement inquiétant, qui sont au cœur de l’essai de Freud lequel réfléchit – entre « évolution de la langue », « expériences vécues » et considérations s’orientant à la psychologie et à l’es- thétique (Freud 2001 : 25-149) – à la tension que l’adjectif heimlich instaure. En allemand, on peut en effet suivre deux lignes de signification qui chacune s’origine dans le substantif Heim, le foyer (qui a donné comme on le sait la fameuse Heimat que “patrie” ne traduit qu’imparfaitement), se développant d’une part vers l’idée du familier, de l’intime, de l’apprivoisé, du tranquille, confortable et protégé (heimelich – heimelig – heimlich), et d’autre part vers le sens de ce qui est secret et dissimulé, dérobé au regard et au savoir des autres (geheim – heimlich). Cette particularité linguistique amène Freud à constater que l’adjectif, sous certaines conditions, peut basculer dans son contraire (« Ce qui est heimlich devient alors unheimlich »), mais surtout qu’il met de toute façon en présence deux « ensembles de représentations » qui sont « fortement étrangers » l’un à l’autre (2001 : 47). C’est depuis ce tremplin que va se développer l’hypothèse psychanalytique de l’inquiétante étrange- té : ce sentiment si communément partagé proviendrait la plupart du temps d’un contenu issu de la sphère du familier, de l’intimité, qui après avoir été refoulé revient – mais à couvert – par le biais d’une sensation d’étrangeté d’autant plus intense qu’on n’en reconnaît pas la provenance première.

On peut brièvement rappeler que les exemples de ce retour du refoulé discutés par l’auteur se déploient pour certains sur le terreau de « l’incertitude intellectuelle » (53-55) et sur le vacillement qu’entraînent ce que je voudrais nommer des “situations de seuil”, c’est-à-dire des instants où un événement (il peut être minuscule) érode une frontière qu’on s’efforce d’ordinaire de maintenir étanche. Porosité entre le dedans et le dehors, proximité et hésitation inhabituelles entre l’animé et l’inanimé, entre les vivants et les morts, le fantasme et la réalité, limites du moi remises en question par la figure du double – si l’inquiétante étrangeté inquiète, c’est parfois que son caractère étranger semble se manifester depuis le cœur d’un foyer archaïque. Pour revenir à l’expression choisie par Chauvier, elle ravive la vieille familiarité pour y organiser simultanément une rupture, comme ce qui soudain peut briller dans le regard d’une jeune femme à l’identité et au domicile incertains, cette X porteuse d’inconnu et d’échos intimes.

Or, dès le projet de Fiction familiale, ce sont un retour et une rupture qui fournissent les coordonnées du trouble et de l’enquête. L’introduction donne comme « séquence d’ouverture » une brève conversation téléphonique entre l’auteur et sa mère, au cours de laquelle celui-ci lui annonce qu’il revient à la maison et qu’il a rompu avec sa petite amie (2003 : 28). Ce retour pour les mois d’été est motivé par la maladie de la mère, un cancer du sein ; en outre, Chauvier décide de faire de sa cellule familiale le terrain d’investiga- tion de son doctorat, en vue d’interroger « l’ordinaire du groupe familial »(12) à travers les interactions linguistiques des membres de ce groupe. Plus précisément, il s’agit « de découvrir les anomalies des énoncés, c’est-à-dire les moments de trouble ou d’embarras apparus au cœur de situations ordinaires » (22). L’ouvrage indique clairement les conditions très particulières de cette étude – l’état de santé inquiétant de la mère – mais il fait surtout porter l’accent sur l’étrangeté d’une situation d’enquête avec un observa- teur indigène, que Chauvier nomme aussi « locuteur-enquêteur » (13). Pour parler avec Pierre Bourdieu, qui mettait en exergue sa position d’observa- teur indigène dans l’alma mater, le texte de Fiction familiale dessine (l’auto-) portrait d’un homo domesticus. Ce déplacement – de nature quasi épistémologique – d’une prise en considération de la maladie (de la mère) vers un examen de la posture d’enquêteur (du fils) m’apparaît de façon frappante jusqu’au cœur d’un glissement de vocabulaire dans le paragraphe central de la page 15. Débutant par une focalisation sur la pathologie – « La maladie de ma mère, un cancer du sein, en rémission depuis, recoupe la période d’enquête » –, il se termine par la reprise du mot-organe, dévié vers une expression localisant l’auteur-observateur parmi ses proches, soucieux de « composer avec [les circonstances] une approche rigoureuse de [s]a position au sein du groupe durant l’été 1997 » (15, je souligne). Ce n’est que des années plus tard que l’anthropologue reprendra explicitement cette situation fondatrice en dégageant pleinement le point douloureusement intime de ce premier livre. J’y reviens plus loin.

Anomalie féline

Voilà pour l’ancrage premier dans un retour et une rupture – mais, en fait, c’est presque la totalité de l’ouvrage qui se construit à partir de situations dénotant un jeu d’aller-retour entre le familier connu et ses lieux (internes, externes) de fissure. J’en choisis deux, à l’ouverture et à la clôture de l’enquête, pour les effets d’étrangeté qu’elles ont su organiser en moi et pour le lien souterrain qui les unit : chaque fois, ce sont des animaux qui sont à l’origine des anomalies perçues par Chauvier dans « l’évidence » (47) du quotidien de la cellule familiale. On peut imaginer que l’espèce animale cristallise pour l’espèce humaine un point d’acuité dans les relations entre sauvagerie et domestication, entre ressemblance et écart aussi – un miroir déformant pour “les animaux que donc nous sommes”8.

Revenant chez lui, on pourrait dire “au bercail”, le jeune anthropologue repère « la présence, au sein de la sphère familiale, de chats rôdeurs » (48), présence qu’il tente de thématiser à plusieurs reprises, sans succès. Le ca- ractère inédit de la présence des félins tient à la fois à leur nombre (« Il n’y avait auparavant que deux chats, or il y en a beaucoup plus maintenant » [51]), à leur comportement et à leur aspect (« à moitié sauvages, maladifs, [ils] empiètent sur notre quotidien » [51]), mais aussi à l’absence de réaction de la mère à ce qui est qualifié de « violation de notre sphère intime » (53). Com- ment illustrer plus efficacement la fragilité d’une frontière qu’à travers cette idée d’un être qui ne serait sauvage qu’à demi ? Les descriptions de l’auteur, souvent frappantes – je pense notamment au face-à-face avec l’un des intrus« feulant et griffant le sol » (50) –, insistant sur le segment “les chats rôdeurs”, manifestent l’intensité de la menace éprouvée, bientôt étayée par le recours à une analogie cinématographique, Les Oiseaux d’Hitchcock, « un modèle d’agression animale » (58). C’est d’ailleurs un volatile qu’on retrouve, dix ans après ce premier livre, dans un article intitulé « L’oiseau et la baie vitrée » (2013), lequel prend pour point de départ l’écrasement fréquent de merles sur les grandes fenêtres des pavillons en zone périurbaine. Depuis « l’in- nommable » de la tache laissée par l’oiseau devenu « déchet » ou « gibier » (2013 : 20), Chauvier s’interroge sur le destin que nos sociétés réservent (plu- tôt : ne réservent pas) à ce qui frappe au carreau de nos perspectives domes- tiquées par l’habitude. Imaginant le cadavre du merle emporté par un chien ou un renard, l’anthropologue pose cette question, qui résumerait aussi bien l’épisode félin de l’étude inaugurale : « Comment accepter […] cette intrusion de la prédation dans une zone que l’on prétend sécurisée ? » (2013 : 20). Ce que j’ai désigné plus haut comme des situations de seuil génératrices d’unheimlich est porté au carré, tant les événements réels sont redoublés par leurs interprétations métaphoriques et par la reprise des motifs à différents moments d’une seule enquête mais aussi de l’œuvre dans sa totalité.

Le long des cinquante pages qui constituent la première partie de Fiction familiale, l’auteur explore différentes séquences conversationnelles et constate que son trouble ne fait que croître du fait de ne pas pouvoir être partagé. « Mon inquiétude touche à mon isolement parmi mes proches » (2003 : 57), note l’auteur, avant d’entamer un virage dans l’énonciation, passant de la première personne du singulier (c’est le fils qui parle) à une troisième personne qui marque une montée en généralité et une prise de distance (l’enquêteur-observateur reprend ses droits) :

En de tels cas, un locuteur […] ne peut qu’éprouver un peu plus l’aberration de la situation générale. Il ne peut éluder l’inquiétude, parce qu’elle est en lui, solidement enracinée : esseulé, il ne peut la confronter aux discours des autres et ainsi la normaliser afin de l’éluder (58).

Cette oscillation entre la première et la troisième personnes, la perméabilité entre une position plus subjective et une autre qui tendrait à l’objecti- vité, émaille toute l’étude de Chauvier, aiguisant aussi le trouble dont je faisais état au début de cet article : depuis quel lieu, interne ou externe, langage et discours sont-ils scrutés ? Sans commenter l’hybridité énonciative mise en place, l’anthropologue évoque une « ambiguïté » et une « impossible distinction des rôles » puisque « les préoccupations de l’ethnographe et celle du fils inquiet se confondent » (56), rappelant ainsi le mouvement premier menant de la maladie de la mère vers la posture de l’enquêteur. Le déplacement était aussi une intrication. L’auteur en prend acte et tisse la séquence des chats sur la toile de fond du cancer de sa mère. Tout se passe comme si le refus d’évoquer directement l’irruption des chats rôdeurs dans le quotidien familial venait à la place d’un autre silence, ce qui amène Chauvier à une conclusion provisoire : « est étrange ce qui devrait (semble pouvoir) être nommé et qui demeure sans désignation, qui apparaît même par l’expres- sion d’une indifférence à désigner certains événements » (57). À ce stade, la lectrice constate que c’est une description assez exacte de ce qu’elle a éprouvé à la lecture d’Anthropologie et de la mise en avant de la familiarité rompue hors de toute référence explicite à l’inquiétante étrangeté freudienne. Communauté d’expérience au creux d’une intimité mise en crise.

Noyer le poisson ?

Si l’épisode des chats décrivait ces animaux comme une menace pour les membres de la cellule familiale, celui qu’on pourrait appeler “des poissons” présente en apparence un renversement des rapports de prédation sous la forme d’une activité de pêche. La famille s’est réunie « à l’Étang » (193), une parcelle de terrain boisé leur appartenant, où le père a fait creuser deux plans d’eau. Une coulisse à la croisée du naturel et de l’artifice se dessine. C’est d’ailleurs un peu le sujet de la séquence qui précède, laquelle montre le père vantant auprès de la mère ses interventions pour « domestiquer » la nature (« J’ai nettoyé partout ! J’ai débroussaillé les ronces ! C’est un paradis en ce moment ! La végétation est luxuriante ! » [176]). Si l’enquête de Chauvier souligne l’appel à un « endroit fédérateur » (la famille y a des habitudes et des souvenirs) et le recours à une « poétisation linguistique de l’ordinaire » (181), je voudrais faire remarquer la mise en scène de la maîtrise d’un environnement susceptible d’échapper, une maîtrise qui vise aussi à ce que la nature puisse s’épanouir et croître harmonieusement. De quelle nature se rendon plus facilement “maître et possesseur”, de celle qui nous entoure ou de celle qui, à l’interne, nous constitue ? De fait, au fil du livre, la maladie a pris de plus en plus de place en négatif, sa présence est à la mesure des stratégies discursives de la famille pour maintenir une communication qui en évite toute mention trop explicite.

C’est sous les auspices de cette présence négative que se place la scène située sur la berge de l’étang (213-225). La mère s’approche d’un pas hésitant du seau contenant les poissons pêchés par le frère de l’auteur et réservés à la friture, puis s’agenouille pour mieux voir, dans une position « plutôt em- ployée par les enfants qui ne ressentent nulle gêne à s’abaisser de la sorte » (214), commente Chauvier. L’instabilité de la démarche et le surgissement du petit enfant sous les traits maternels tissent l’inquiétante étrangeté qui éclate bientôt dans les mots. Alors que le seau contient « des gardons, des goujons, des petites tanches et des poissons soleil » (193), qu’il ne peut y avoir aucun doute dans l’identification des bêtes pour la mère qui enseigne la bio- logie animale au lycée, celleci affirme : « C’est des carpes, elles sont belles » (215). Si une rectification vient provisoirement endiguer le trouble – « Ah, il y a des gardons, je n’avais pas vu. » (215) – la méprise s’aggrave quelques minutes plus tard d’une sourde menace, lorsque la mère de l’auteur ajoute :« Elles sont bien mortes maintenant les carpes… » (220).

Comme il l’a fait tout au long de son enquête, l’auteur analyse cette scène à partir d’une description très fine des gestes, des expressions, de la voix (intonation, rythme, souffle) et des mots prononcés par les locuteurs obser- vés. Cette description – où toute interprétation spéculative semble tenue en laisse – se déploie sur l’écran de l’ordinaire familial, c’est-à-dire en prenant en compte les « attentes ordinaires » (223) que les membres du groupe ont mises en place les uns vis-à-vis des autres sur les bases d’un quotidien forti- fié de longue date. Un ordre linguistique et plus largement communicationnel existe entre eux, le comportement et les énoncés inattendus de la mère sont donc appréhendés comme des espèces de ruptures de contrat tacite. Si ses proches ne la reconnaissent plus – de la même manière qu’elle-même ne reconnaît plus les poissons ? –, c’est parce que la mère ne semble plus identifiable selon le rôle qu’elle les a habitués à jouer. « Quelqu’un d’autre que l’être communautaire que nous connaissons est en train de parler » (221), note Chauvier, circonscrivant les lieux d’un malaise.

Or, ce sont précisément les coordonnées ainsi livrées qui viennent redoubler le mien, de trouble, il ne m’avait pas quittée. L’ouvrage que composent les situations et séquences de Fiction familiale, elles-mêmes présentées au lecteur par le biais de retranscriptions nommées tours de parole, transmet remarquablement bien l’impression d’une inquiétante étrangeté, celle qui surgit lorsqu’au cœur d’un bastion familier, une brèche laisse en- trevoir que cette familiarité était peut-être trompeuse, ou qu’elle est mena- cée, qu’elle abritait une réserve où l’étranger est roi. Par exemple lorsqu’une mère tombe gravement malade – intensité décuplée de l’inquiétude, suscitée par la mise en abyme de la maison familiale et du giron maternel, cette première demeure que l’on croit volontiers “imprenable”9. Ou bien c’est l’inverse : dans un animal qui nous est a priori aussi étranger qu’éloigné, un poisson en voie de devenir cadavre, on aperçoit subitement l’éclair d’un destin qui pourrait être partagé. La mort rôde, elle prend parfois l’apparence d’une bande de chat, elle est bientôt au centre du foyer si on ne la retient pas sur le seuil. On est toujours en absence de voix et en attente de mots pour la conjurer, sa pensée nous laisse muets comme des carpes.

Ces chemins interprétatifs, qui solliciteraient directement la subjectivité et l’intériorité de l’auteur-enquêteur et établiraient des suppositions sur celles des personnes observées, ne sont pas explicitement poursuivis. Alors que Chauvier n’a pas encore inventé l’expression de familiarité rompue, son inquiétante étrangeté ne ressemble déjà pas tout à fait à la mienne. Les ré- férences théoriques sur lesquelles il s’appuie – et que je connais mal, je n’y ai aucune habitude – sont celles que l’on retrouve ensuite dans une grande partie de son œuvre et qui font se croiser (ethno-socio)linguistique (Goffman, Gumperz, Garfinkel…), pragmatique du langage (Pierce, Austin…) et philosophie analytique (Cavell, Laugier…) à la faveur d’un terrain et d’un “ancêtre” ou proche partagés : l’ordinaire et Wittgenstein. Pour le dire avec les mots du philosophe autrichien lorsqu’il tente de déterminer ce qu’ont en commun différents jeux (de pions, de cartes, de balles), les penseurs élus par Chauvier ont « un air de famille », des « ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent […] à grande et petite échelle » (Wittgenstein 2004 : 64, § 66-67).

Cet air de famille est difficile à décrire, et pour cause : j’appartiens à la famille d’en face. C’est ce que je découvre à mesure que grandit mon intérêt pour la démarche et les questions posées par Éric Chauvier, tandis que croît également la perplexité ressentie à l’endroit même où la convergence de- vrait se faire. Il ne s’agit pas tant de l’apprentissage d’un lexique scientifique étranger. Peut-être faut-il plutôt chercher du côté de ce qu’évoquait l’écrivaine Siri Hustvedt dans le discours qu’elle a tenu à l’occasion de la remise du Prix Européen de l’Essai pour son livre Les mirages de la certitude (2017) « le grand problème de savoir comment nous savons ce que nous savons, les suppositions sous-jacentes qui guident la recherche dans des domaines variés, forment des barrières invisibles faisant obstacle à des discussions fruc- tueuses »10. Les anomalies dont Chauvier fait le socle inquiet d’un savoir ont l’aspect connu des dissonances qui vibrent à mon oreille, la littérature que je lis et les intellectuels que je tente de mobiliser suivent la même voie de voix discordantes dans le brouhaha aphone du monde (aphone pour le penser). Mais penchée sur les processus d’enquête rapportés, que la transparence critique de l’auteur invite à suivre au ras des hypothèses, je m’interroge sur les présupposés – les siens, les miens – qui nous font cueillir le langage là où nous le saisissons.

Il me faut donc traduire les mots de passe des idiosyncrasies “familiales”, inventer une langue pour dire le vacillement qui s’installe à la lecture des descriptions de la parole dans les récits de Chauvier, lorsqu’il sonde cette « chair du langage » qui d’emblée m’avait interpellée, surtout sous son scalpel « technique » (2009 : 14). Au moment de plonger dans la langue, je fouille pour ma part à l’intérieur d’un sujet, au cœur d’un rapport intime aux mots façonnés par les usages et les appropriations singulières, dans les filets d’une psychologie tissée d’affects et d’émotions, de mémoire et d’inconscient. Disons : un paradigme de l’interne. Les outils que je mobilise, entre poétique, psychanalyse et philosophie, visent une herméneutique sur le versant subjectif du langage. La rigueur de l’anthropologue à s’en tenir à l’expression des mots, à leur existence parlée dans l’espace collectif des interactions ordinaires, son insistance sur les contextes d’un échange dans le sens où celui-ci intervient toujours dans un lieu et un moment circonscrit de la société et du temps, dessinent au voisinage de la pensée un paradigme de l’externe. L’intention et le sens des mots apparaît lorsque ceux-ci s’échappent à l’air libre, au contact d’une réception. On peut alors en tenter l’appréhension sur le flanc objectif.

J’étiquette à outrance comme l’on placerait, sur les côtés droit et gauche d’une église, la famille de l’époux et celle de la future mariée. On sait com- bien il faut se méfier d’une religiosité du langage, d’une sacralisation des références – on a beau faire, ça revient dans l’entre-soi. Mais ici on peut en produire l’histoire et s’en sentir partie prenante, comme s’y est attelé Vincent Descombes : dans La Denrée mentale (1995), le philosophe met des mots, plus savants et plus précis, sur ces parentés théoriques que j’ai essayé d’évoquer de façon impressionniste. Remontant l’histoire de sa discipline jusqu’à Descartes, il trace une ligne à travers le paysage des sciences humaines, laquelle peut aboutir à la bifurcation qu’empruntent au xxe siècle une certaine pensée nourrie de théorie française et celle qui, née de l’autre côté de l’Atlantique, mène à la philosophie (analytique) du langage. La question essentielle serait : « où placez-vous l’esprit ? », à laquelle deux réponses pourraient être données. « Dedans », selon « les héritiers mentalistes de Descartes, de Locke, de Hume et de Maine de Biran » ; « dehors, selon les philo- sophes de l’esprit objectif et de l’usage public des signes », au rang premier desquels l’auteur cite Pierce et Wittgenstein (Descombes 1995 : 10).

Certes, il s’agit là de l’esprit et non du langage, mais il suffit de lire du même auteur l’article « Un dedans derrière ce qui est le dedans », plus récent (Descombes 2004), pour saisir combien ce que Jacques Bouveresse nommait pour sa part le mythe de l’intériorité (Bouveresse 1976) concerne, pour ses détracteurs, à la fois le psychisme, la pensée et le véhicule articulé de leurs représentations – les mots –, tout comme pour s’apercevoir des suites logiques à tirer de la localisation de l’un (l’esprit) et des modalités d’analyse et d’interprétation de l’autre (le langage). C’est sans doute ce que vise Sandra Laugier, l’une des “passeuses” de la philosophie américaine en France, et notamment de la réorientation de la discipline vers l’ordinaire et le quotidien 11, lorsqu’elle explique comment Stanley Cavell et John Austin ont participé non seulement à « dé-psychologiser » le langage mais même à « dé-psychologiser la psychologie »12.

Suis-je tentée de “re-psychologiser” les enquêtes d’Éric Chauvier ? Suis- je capable d’accueillir l’étrangeté d’une œuvre à la fois familière et inquiétante ? Aux deux inconnues il faut répondre “oui et non”, “ jein” comme le suggère la langue de l’unheimlich qui supporte de tenir ensemble les contradictions. Apprivoiser son approche m’apprend à connaître les racines de la mienne. C’est ainsi, en comprenant que je reconstruis de l’intériorité là où l’être communautaire de Chauvier m’échappe, que peut s’esquisser un récit commun où nos deux familles se parlent, d’un texte à l’autre et le long des décennies passées. Le langage n’appartient à personne, il supporte sans peine les aller-retours imposés par la double perspective et la garde alternée dans deux foyers de la pensée.

Voix de Joy et no man’s land de la littérature

Deux lieux de seuil, proposés par Chauvier, me facilitent le contact en zone intermédiaire, quelque part entre Freud et Wittgenstein (1988). Non pas comme la rencontre célèbre du parapluie et de la machine à coudre, mais comme le point d’arrimage imaginé par Paul-Laurent Assoun dans un ouvrage où il organise la confrontation des deux Autrichiens, celle qui n’eut jamais lieu ailleurs que dans la pensée et dans les volontés conjointes de porter le fer à l’intérieur du savoir et de ses modes d’accès par les voies du langage13.

Le premier seuil trouve sa porte d’entrée lorsqu’une voix sort de ses gonds et rappelle à elle tout le trouble de Fiction familiale, interdisant de noyer les poissons scrutés au miroir de la maladie maternelle. C’est encore dans un foyer que se trouve Chauvier, mais ce terme désigne cette fois un institut de placement familial, celui de Si l’enfant ne réagit pas. L’auteur y est mandaté pour rapporter tout ce qui serait susceptible de le perturber au contact des adolescents, afin de permettre un retour critique sur les habitudes institutionnelles des personnes en charge de les aider (2008 : 8-9). Très vite, « l’étonné mandaté » (Chauvier 2017 : 126) focalise son attention sur une jeune fille, nommée Joy pour les besoins de la publication. Sa voix le sidère, elle « comporte quelque chose d’étonnant » que Chauvier tente d’expliquer par un « détachement », une « indifférence », « une hauteur mais en porteà-faux, presque dissonante » (2008 : 20). La lectrice que je suis s’arrête sur une description de l’adolescente en train de fumer : étudié à travers « une baie vitrée » (23) – réminiscence immédiate du destin des merles en région périurbaine ; l’article, postérieur à l’ouvrage, se souvenaitil de l’énigme de Joy ?, le corps de la jeune femme apparaît à Chauvier comme « une mécanique déstructurée et impossible à contrôler », traversé par des mouve- ments dont les « saccades » lui confèrent paradoxalement un « équilibre pré- caire » (23-24). Cette esquisse est complétée petit à petit par le portrait vocal que l’auteur s’efforce de produire en auscultant l’intonation de Joy : elle est « irréelle » (30) et « spectral[e] » (34), « désaffectée, privée des modulations qui donnent à la voix son caractère humain » (33), bientôt les prises de parole font penser à une « litanie », elles sont empreintes d’une « symétrie » dont use « le cinéma d’épouvante […] pour suggérer l’effroi suscité par des entités non-humaines » (40). Impossible de ne pas penser aux exemples cités par Freud dans Das Unheimliche, dans ces parages effrayants où s’estompe la frontière entre l’animé et l’inanimé, éclairés au moyen du texte d’E.T.A.

Hoffmann, L’homme au sable (Der Sandmann [1816]). Dans ma lecture s’impose l’alchimie de l’enquête et de la mémoire littéraire ; le visage figé d’Olympia, automate en attente d’humanité, se glisse sous les traits de l’adolescente.

Les recherches de Chauvier s’articulent à des impressions qu’il explore sur un parcours allant et venant entre la théorisation des comportements des jeunes et des hypothèses très personnelles tendant à miner cette armature théorique (ainsi, le souvenir de l’effroi lui semble soudain issu d’un cauchemar qu’il faisait enfant, plutôt que des codes du cinéma d’horreur). Peut-être pourraiton d’ailleurs identifier une spatialisation réelle de ce mouvement entre dehors et dedans à la faveur de la circulation mise en place par l’observateur aux fins de l’enquête, puisqu’il ne cesse de quitter le collectif des pièces communes pour se retirer dans l’espace intime des toilettes, qu’il met à profit pour prendre des notes et réécouter les enregistrements des voix captées par son magnétophone. La lente érosion à laquelle l’auteur soumet les dispositifs de l’enquête aménage finalement la brèche dans laquelle va s’engouffrer non seulement la voix de Joy mais aussi le refoulé d’un épisode plus ancien. Joy, vraiment ? Est-ce la familiarité qui force l’interprétation ? Peut-être. À cheminer avec la psychanalyse, on ne peut cependant éviter de remarquer que cette jeune fille débusquant l’inconscient de l’enquêteur s’appelle “joie”, un mot qui, en allemand, se dit Freud(e).

Dans la réalité de l’enquête, la nuit est là, dans le texte la fin approche. Les trente dernières pages embarquent la lectrice dans une reprise lancinante, poétique et sensible de la scène de la berge décrite dans Fiction familiale. Fonctionnant comme une sorte d’archi-voix où le plus singulier rencontrerait tous les impersonnels, le timbre de Joy se plaque sur les cordes vocales des membres de la famille dont la mémoire ravive la présence, il oriente Chauvier jusqu’au noyau du souvenir, là où méthode et langue scientifiques avaient évacué cette évidence : qu’observer et consigner les événements avait permis de conjurer la peur, la douleur et l’impuissance face à la maladie de la mère. Je me fais la réflexion paradoxale que le caractère étranger des outils d’analyse mobilisés par l’anthropolinguistique de Fiction familiale avait comme préparé le terrain, pour moi, à l’intensité d’affects ressentie à relire la scène à l’étang sous sa lumière nouvelle, dans un dialecte presque douloureusement reconnaissable (qui n’a jamais eu peur pour une mère qui vacille ?) – force de déflagration du familier là où l’on se croyait en pays lointain. Pour la chercheuse en littérature comme pour l’anthropologue, la reconnaissance du refoulé revenu par la voix de Joy permet à la fois de maintenir les effets heuristiques de l’inquiétante familiarité en ne l’évacuant pas entièrement, tout en les autorisant à se débarrasser des “amnésies” imposées par les réflexes académiques, ceux qui empêchent parfois d’entendre l’écho de l’inconscient dans les gestes d’analyse devenus machinaux. Elle fait de la rencontre avec la souffrance de l’autre, depuis la sienne propre, un minuscule mais vertigineux tournant épistémologique.

Estil surprenant de constater que ce tournant est situé sur des abords où affleure très nettement l’écriture poétique d’Éric Chauvier (celle-ci s’affirme à mesure que le récit progresse, refermant le livre sur un plan digne d’une ekphrasis d’un tableau de Hopper faiblement éclairé par la lumière d’une station-service), et que l’unheimlich enduré par la lectrice s’y dissout ? C’est le second seuil que j’annonçais plus haut, où la porte, cette fois, ouvre sur ces pièces où mémoires esthétique et autobiographique se mêlent. Au sein de l’espace littéraire, la question portant sur les lieux d’engendrement des mots perd en à-propos, car ces derniers n’y sont plus rivés aux discours, ni à la communication. Dans les sédiments moins immédiatement utiles du langage, la littérature fonctionne toujours un peu avec et contre le refoulé. Elle s’en nourrit d’une main pour s’en délivrer de l’autre, organisant son retour sous une forme à la fois reconnue et sublimée. D’où qu’elle vienne, la littérature procède toujours par irruption dans les discours trop cadrés des argumentaires et de la réflexion – il suffit de penser au surgissement de Dora Bruder à la faille de l’enquête rapportée dans Anthropologie.

Peutêtre parce que la littérature, contrairement aux langues scientifiques, n’est jamais une Heimat. Elle est, toujours et à l’assaut des eaux tranquilles, un aller simple pour le dépaysement.

Bibliographie

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Bouveresse, Jacques, Le mythe de l’intériorité. Expérience, signification et lan- gage privé chez Wittgenstein, Paris, Minuit, « Critique », 1976.

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Notes

1 Principalement : Fiction familiale (2003), Anthropologie (2006) et Si l’enfant ne réagit pas (2008), précédés dans ma lecture par La crise commence où finit le langage (2009).
2 Voir en particulier l’introduction et le premier chapitre intitulé « La désinterlocution ». Chauvier initie lui-même la réflexion à partir de la remise en cause d’une scène orale fondatrice de la discipline, le dialogue entre l’anthropologue Evans-Pritchard et le Nuer nommé Cuol. La mise en lumière de Chauvier vise à dévoiler comment les stratégies de l’écriture acadé-mique de l’observateur effacent en partie la parole de Cuol et plus généralement des observés. On peut ajouter qu’à force d’avoir été commenté par la communauté scientifique–l ’ouv r a ge d’Evans-Pritchard est un classique de l’anthropologie–ce premier effacement est consolidé au détriment de la voix indigène.
3 Les questions suscitées par cette transposition sont au premier plan dans toutes les dis-ciplines qui sont amenées à faire usage, d’une manière d’une autre, du “récit de cas”. Je me permets de renvoyer sur ce point à : Littérature et écritures du cas (Pic, Jaussi : 2021).
4 Voir aussi l’article « L’oiseau et la baie vitrée. Anthropologie des déchets dans une zone périurbaine pavillonnaire » (2013) où Chauvier évoque « l’efficience d’un malaise premier, fon-dateur en ce qu’il appelle du langage d’enquête là où ne prend forme que du mutisme » (19).
5 La couverture choisie par les éditions Allia pour cet autre récit d’enquête figure d’ailleurs le détail d’un œil, soulignant ce jeu entre regard et voix, lequel est aussi le témoignage de ce pas-de-deux entre observation anthropologique et parole du sujet observé, évoqué plus haut. Il interroge également le lecteur quant à sa propre position qui pourrait se résumer à celle d’un voyeur “observateur au carré”, si cette pupille braquée sur lui ne lui rappelait pas que les livres peuvent percer à jour ceux qui acceptent d’y entrer réellement.
6 Sigmund Freud procède à ce “décollement” dès les premiers paragraphes de son texte : « [I]l n’est pas moins certain que ce mot n’est pas toujours employé dans un sens qu’on puisse déterminer avec précision, de sorte que, la plupart du temps, il coïncide tout bonnement avec ce qui suscite l’angoisse en général. Mais on est quand même en droit d’attendre qu’il recèle un noyau spécifique qui justifie l’usage d’un terme conceptuel spécifique » (2001 : 29).
7 Voir à ce propos la justification de l’équipe traductrice dans le volume XV des Œuvres complètes (Freud 1996 : 148-149) et a contrario l’avis exprimé par Jean-Bertrand Pontalis dans la préface qu’il donne à l’édition bilingue publiée chez Gallimard, qui maintient « l’inquiétante étrangeté » (2001 : 7-20). C’est cette édition que j’ai décidé de suivre.
8 J’emprunte et gauchis légèrement le titre de l’ouvrage posthume de Jacques Derrida, Cet animal que donc je suis (2006).
9 On peut rappeler, par exemple avec Jean-Bertrand Pontalis (Freud 2001 : 13), cette toute pre-mière mention faite par Freud du caractère « unheimlich » d’une situation, bien avant l’essai qui en forge le concept. C’est dans une lettre à Wilhelm Fliess, dont la mère est atteinte d’une psychose sénile évolutive, et Freud écrit à son ami : « Cher Wilhelm, c’est inquiétant [un-heimlich] quand les mères vacillent, les seules à se tenir encore entre nous et notre délivrance » (Freud 2006 : 453, je souligne).
10 Discours de Siri Hustvedt à l’occasion de la cérémonie de remise du 41ème Prix Européen de l’Essai, à Lausanne, le 4 avril 2019, en ligne : https://fondation-veillon.ch/archive/data/do-cuments/2019_hustvedt_f.pdf (consulté le 23/02/2022).
11 Pour un exposé des coordonnées historiques et épistémologiques du virage philosophique vers un savoir de l’ordinaire, je renvoie à Bruce Bégout, La découverte du quotidien ([2005], 2010). Je souligne que Bégout et Chauvier partagent une même maison d’édition – redoublement du questionnement sur les familiarités de pensée et d’écriture – et que La découverte du quotidiens’attache à dégager la charge d’inquiétante étrangeté à la source de tout ordinaire.
12 Elle aborde cette question dans une émission de France Culture consacrée à Stanley Cavell, « À la recherche de l’ordinaire », diffusée le 3 septembre 2018, en ligne : https://www.france-culture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/stanley-cavell-nous-rend-il-meilleur-14-dire-et-vouloir-dire (consulté le 23/02/2022).
13 Paul-Laurent Assoun, Freud et Wittgenstein, Paris, PUF, « Philosophie d’aujourd’hui », 1988. Le psychanalyste insiste plutôt sur ce qu’il semble tenir pour une proximité manquée, peut-être refoulée, et dont l’ambivalence de Wittgenstein à l’égard de l’œuvre de Freud témoigne-rait selon lui jusqu’à la fin. Mais il ne manque pas de noter que l’histoire retient plus volontiers la critique wittgensteinienne de la psychanalyse.


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